Les monuments brandissent la mémoire des peuples
Publié le 24-06-2020 à 09h48 - Mis à jour le 24-06-2020 à 12h04
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Certains demandent de faire descendre Edward Colston, Léopold II ou Colbert de leur piédestal. Ce n’est pas l’Histoire qui est attaquée, mais un récit hagiographique et tronqué auquel une partie du corps social n’adhère plus.
Une opinion de Dzifanu Tay, Historienne, doctorante à l’UCLouvain (Girsef) et didacticienne de l’histoire.
Les monuments brandissent la mémoire des peuples. Ils sont le fruit d’une intention : ils sont érigés pour honorer ou rendre hommage. L’ensemble des monuments d’un territoire tisse un récit, une narration collective, et contribue à façonner des identités imaginaires (B. Anderson). Les monuments ont vocation à raconter le passé, non de manière historienne, mais dans le cadre d’une démarche politique et culturelle. Ils témoignent de choix, de positions normatives. Ils constituent les piliers, les soubassements de représentations du monde situées. Ils mettent en partage un passé, un système de valeurs, un discours normatif sur le monde qui dit ce qui est grand, ce qui vaut, ce qui est légitime.
À ce titre, ils constituent aussi les contreforts d’idéologies. Ces monuments sont des symboles… qui ont des effets très concrets. Ils évoquent certes une mémoire, mais ils constituaient aussi, dès leur érection, un programme. Les monuments ont vocation à faire advenir une réalité. Et je crois que c’est pour cela qu’il leur arrive d’être pris pour cible. C’est en tant que forces agissantes, dans le présent, qu’ils sont parfois contestés ou attaqués.
Le récit de l’essor du capitalisme
Que nous racontent les statues qui font l’objet de déboulonnage ou de vandalisme depuis quelques jours ? Que représentent la ville de Bristol et la figure d’Edward Colston ou encore celle de Léopold II ? Elles nous racontent l’essor du capitalisme industriel, la puissance, la conquête, l’impérialisme et l’enrichissement.
Or, chacun sait que cet essor repose sur une organisation mondiale du travail dont les figures centrales sont, d’une part, le travailleur libre salarié (le prolétaire) et, d’autre part, le travailleur non libre, soumis à l’esclavage ou au travail forcé. Autrement dit sur l’exploitation et la violence. Chacun sait par ailleurs que le développement du salariat, l’esclavage et la colonisation ont été des expériences fondatrices de la Modernité qui continuent à structurer le monde contemporain et à organiser des rapports de pouvoir et de domination socialement très perceptibles (entre continents, entre États et entre citoyens au sein des États).
Le legs de cette période : le racisme
Quant au racisme, il constitue l’un des legs les plus importants de cette période de l’Histoire. Je citerais tout simplement à ce propos Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste de ces questions, et qui écrit que "l’ori ginalité de la Traite atlantique fut de déterminer une fois pour toutes la couleur des esclaves : à partir du XVII e siècle, et surtout au XVIII e , un esclave atlantique ne pouvait être que noir, et tout Noir était en somme destiné par nature à devenir esclave, au point que le mot ‘nègre’ devint synonyme d’esclave" (1).
Il n’est pas nécessaire de revenir sur l’extraordinaire postérité de cette idéologie dans l’histoire de l’Occident : obsession racialiste du XIXe siècle, essor du racisme au début du XXe siècle, code de l’indigénat durant la période coloniale, présence tardive de la théorie raciale dans les manuels scolaires, racisme ordinaire et systémique à l’œuvre dans nos sociétés aujourd’hui.
Certaines voix se sont levées, contre les actes de déboulonnage et de vandalisme de statues, pour dénoncer la destruction de "notre histoire". Mais s’agit-il d’un rejet de l’Histoire ou s’agit-il plutôt de la contestation d’une mémoire agissante ?
Lien entre statues et inégalités de traitement
De nombreuses personnes sont descendues pacifiquement dans la rue pour dénoncer les violences policières et le racisme, qui sont des expériences vécues quotidiennement dans nos sociétés. Or, il existe un lien entre les statues de Léopold II, celle de Colbert ou celle d’Edward Colston et les violences policières ou encore les inégalités de traitement. Ce lien, c’est le récit dominant dont ces statues sont les contreforts et qui a des effets très concrets sur une partie des membres du corps social. Ce n’est pas l’Histoire qui est attaquée (comment pourrait-elle l’être ?), mais un récit hagiographique et tronqué auquel une partie au moins du corps social n’adhère plus.
Mon propos n’est pas de défendre l’idée qu’il faudrait déboulonner les statues. Ce qui me semble important - dans la mesure où c’est l’appropriation sociale qui confère aux monuments leur sens -, c’est d’observer ce qu’il va se passer, d’observer l’Histoire en marche (des statues vont-elles être déboulonnées et placées dans des musées ? Des monuments vont-ils être maintenus en place mais contextualisés ? Le statu quo va-t-il s’imposer ?) et d’analyser ce que ces choix nous disent de nos sociétés et de notre époque.
Un urgent besoin d’Histoire
Ce ne sont pas uniquement des afro-descendants qui sont sortis manifester. Ce sont des gens de tous les horizons et de toutes les couleurs de peau. En somme, des citoyens belges, français, britanniques… Ainsi, il me semble que réduire ce phénomène à une "guerre de mémoires" consiste en une instrumentalisation assez stérile, qui relève d’une perspective ethno-nationaliste, alors qu’elle accuse l’Autre d’être communautariste.
J’y vois, pour ma part, la manifestation de l’inexorable agonie des récits fondateurs de nos sociétés modernes, à cause des promesses d’égalité et de bonheur que ces récits n’ont pas tenues. Et surtout la proposition d’une nouvelle narration collective ayant pour cadre axiologique la solidarité, la dignité humaine et l’inclusion.
Dès lors, demander de faire descendre Léopold II ou Colbert de leur piédestal ne constitue pas, à mon sens, une charge contre l’Histoire, mais manifeste peut-être bien au contraire un profond et urgent besoin d’Histoire. Le besoin de mise en chantier d’un récit dont on déchire le voile mémoriel pour le débarrasser de ses oripeaux hagiographiques et ainsi rendre aux citoyens leur pouvoir d’action dans le monde aujourd’hui, en comprenant le passé (au sens étymologique du terme) et donc en l’assumant pleinement.
Et cette revendication nous oblige en tant que chercheuses et chercheurs, en tant qu’historiens, en tant que didacticiens et en tant qu’enseignants.
Ainsi, plutôt que d’enseigner la colonisation comme un événement passé, essentiellement situé dans les territoires colonisés, impliquant deux types d’acteurs (les colons et les indigènes), et auquel ont succédé des indépendances, il serait peut-être plus intéressant de permettre aux jeunes de saisir - dans une perspective monde et dans le temps long - à quel point la colonisation (au même titre que l’esclavage) a constitué une expérience complexe, discontinue, faite de luttes et de tensions. Mais aussi et surtout une expérience fondatrice de la Modernité, sous-tendue par la course au profit, qui continue à structurer et à organiser un monde contemporain qu’ils ont en partage.
(1) C. Coquery-Vidrovitch (2011), "Petite histoire de l’Afrique", La découverte, p.13.
Chapô et intertitres sont de la rédaction. Chapô original : "Un besoin impérieux d’Histoire qui nous oblige en tant que didacticien.nes et en tant enseignant.es."