Le changement de paradigme dans l’aménagement du territoire en Wallonie, c’est pour quand ?

Il est désormais évident pour tout le monde que les crises sanitaire, climatique, écologique, socio-économique que nous traversons nous imposent de modifier nos lieux de vie, nos façons de les habiter, et plus généralement notre rapport au vivant.

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Contribution externe

Une opinion de François Provenzano, professeur en Sciences du langage. L'auteur s'exprime à titre personnel.

Il est désormais évident pour tout le monde que les crises sanitaire, climatique, écologique, socio-économique que nous traversons nous imposent de modifier nos lieux de vie, nos façons de les habiter, et plus généralement notre rapport au vivant. Ce rapport, conçu principalement sur le mode de l’exploitation et de la rentabilisation au seul profit de l’humain, a conduit aux catastrophes que nous connaissons. Celles-ci sont vécues au quotidien de manière aiguë par les femmes et les hommes ordinaires, qui luttent pour retrouver une prise sur leurs vies, et dont pourtant les préoccupations semblent encore inaudibles à bien des décideurs politiques. Est-il possible de participer à la chose publique, y faire valoir son point de vue, lorsqu’il s’agit de questions qui concernent l’environnement de vie immédiat des personnes ?

Par exemple, très concrètement, une ville wallonne moyenne de 40 000 habitants (1 700 habitants/km2), qui souffre d’un taux de pollution de l’air préoccupant, qui héberge plusieurs zones industrielles lourdes, dont certaines sont aujourd’hui désaffectées, qui ne comporte aucun parc public, dont les moyens de transport et les écoles sont saturés, peut-elle aujourd’hui raisonnablement considérer la construction d’un lotissement résidentiel sur le dernier poumon vert de son centre-ville comme un choix politique en phase avec les préoccupations de sa population ?

L’aménagement du territoire est ainsi placé aujourd’hui face à l’exigence d’un double changement de paradigme : d’une part il faut prendre acte de l’impasse à laquelle conduisent les politiques d’urbanisation menées jusqu’à présent et infléchir radicalement les priorités dans le sens d’une majeure protection de l’environnement et d’une rénovation du bâti existant, d’autre part il faut redonner à la voix citoyenne un poids réel et une valeur d’expertise dans les choix d’aménagement du territoire qui concernent les lieux de vie quotidienne des personnes.

Le cas de la ville de Herstal

Plusieurs villes et régions d’Europe ont compris l’urgence de ce changement de paradigme. De nombreux médias s’en font désormais les relais. Même les architectes se demandent aujourd’hui sérieusement s’il ne faut pas "arrêter de construire du neuf", et parlent de "ménagement du territoire". La Wallonie est au milieu du gué : il y a bien, dans les déclarations de principe et dans quelques exemples ponctuels, des signes d’une prise de conscience, qui sont malheureusement contredits par les inerties et les obsolescences de bien d’autres situations.

La ville de Herstal – c’est bien d’elle dont il s’agissait ci-dessus – est un triste exemple de cette dernière catégorie. Le dernier poumon vert de son centre-ville, reconnu comme "Site de Grand Intérêt Biologique" dans un rapport du SPW relatif à la biodiversité en Wallonie, est aujourd’hui menacé par un projet d’urbanisation qui parait sorti des années 1980, de ce temps où l’on pensait pouvoir ouvrir des voiries comme les cow-boys du Far West, élever des tours d’immeubles pour maximiser son retour sur investissement, bétonner des places de parking pour que tout le monde soit content, et planter deux haies autour d’un banc pour créer l’illusion d’une placette conviviale. Et anéantir ainsi des espaces verts en se disant qu’il y en a suffisamment ailleurs, ou que les toitures végétalisées feront bien l’affaire. Ce temps est révolu. C’est ce qu’ont exprimé les riverains, à plusieurs reprises et sous de multiples formes : plus de 200 réponses à l’enquête publique, près de 1500 signatures à une pétition, la création d’une plateforme de mobilisation citoyenne, une interpellation citoyenne au Conseil communal, des articles dans la presse. À ce jour, sans effet. Qu’en conclure ? Que la participation citoyenne aux questions d’aménagement (de ménagement) du territoire relève de la fiction démocratique. Que les responsables politiques collaborent plus volontiers avec les promoteurs immobiliers (mais pourquoi ?) qu’avec les citoyen.nes qui les ont élu.es.

Certains veulent des places de parking, d’autres veulent des vrais arbres qui apportent de la fraîcheur et de la tranquillité. Certains veulent des appartements de 50 m2 à 250 000 euros, d’autres veulent des parcs publics pour faire jouer leurs enfants ou observer la nature. Certains veulent faire du profit en achetant des parcelles à bas prix pour y développer une plus-value immobilière, d’autres veulent simplement mener une vie digne et bonne dans l’environnement qui est le leur. Il est peut-être temps de reconnaitre que les seconds sont plus nombreux que les premiers, et que l’histoire tend désormais à leur donner raison.