Pourquoi nous serons (presque) tous transhumanistes

Notre société devient chaque jour davantage transhumaniste. Et on peut s’en réjouir. Le transhumanisme répond à notre désir de liberté, tout autant que de liens. Son imaginaire pense que l’avenir de l’humain réside dans le mélange et le souci d’élargir notre perspective au monde qui nous entoure.

Pourquoi nous serons (presque) tous transhumanistes
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Contribution externe

Une opinion de Stanislas Deprez, chercheur associé au centre Ethics (ULille), chargé de cours invité (UCLouvain) et auteur.

Il y a près de vingt ans, les États-Unis ont mis en place une feuille de route des nouvelles technologies (nano, bio, info). L’Union européenne a lancé en 2013 le programme de simulation de cerveau Human Brain Project. La Chine généralise la reconnaissance faciale et le "crédit social" (notation du comportement des citoyens) de tous ses habitants. Nous nous interfaçons chaque jour davantage à des dispositifs informatiques : smartphone, tablette, ordinateur, télévision, montre intelligente… L’enseignement à distance, promu en ces temps de coronavirus, n’est qu’un symptôme parmi d’autres de ce bouleversement civilisationnel comparable à l’invention de l’imprimerie, voire à celui de l’écriture, car il modifie nos capacités de perception, d’attention, de réflexion et de relation. Mais ce n’est pas pour cela que nous serons tous transhumanistes.

Une question d’imaginaire

Nous serons transhumanistes parce que le transhumanisme devient l’imaginaire de notre époque technique et individualiste. Loin d’être du rêve ou de l’illusion, l’imaginaire est un système de représentations et d’émotions qui nous permet de penser et de vivre notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde. Chaque époque a son imaginaire, qui détermine le social, le culturel, l’économique, autant qu’il est conditionné par eux. Longtemps, notre imaginaire fut celui de la chrétienté, avec l’idée d’un salut éternel à gagner sur cette Terre par une vie vertueuse, soumise aux aléas de la volonté divine. Sortis de cet imaginaire-là, nous entrons dans un autre, issu de la science-fiction (colonisation de l’Univers, conquête de l’immortalité, destruction de l’humanité par une intelligence artificielle, etc.) et des avancées des sciences (ordinateur quantique, manipulations génétiques, nanorobots, etc.).

Ce qui se passe avec le Covid-19 est une illustration de cet imaginaire naissant. À première vue, le coronavirus met à nu notre fragilité collective. Nous nous redécouvrons bien impuissants face à la mort, la maladie, l’isolement, la faillite, le chômage… Ce n’est pas la première fois que l’humanité vit un tel drame et certaines pandémies furent beaucoup plus meurtrières, comme la grande peste du XIVe siècle. La différence est que les médiévaux mettaient leur espérance en Dieu, alors qu’aujourd’hui nous plaçons notre espoir en la science et la technique. Remarquons que même les complotistes partagent cet imaginaire techno-scientiste, puisqu’ils sont persuadés que le virus n’a pu être produit qu’en laboratoire, et pas par la nature.

Un monde néolibéral

L’ébranlement sanitaire mondial que nous connaissons depuis plusieurs mois est le reflet d’une crise multidimensionnelle : sous-investissement du système de santé, récession économique et accroissement des inégalités, perte de confiance dans la démocratie, réchauffement global et sixième extinction. À un niveau plus fondamental encore, la crise est anthropologique.

Notre monde a radicalement changé en quelques décennies. Nous sommes tous devenus néolibéraux. Le néolibéralisme, c’est l’élargissement du comportement marchand à toutes les dimensions de l’existence, autrement dit, c’est agir en fonction de calculs coûts/bénéfices, y compris dans ce qui paraissait jusqu’à il y a peu un refuge : la sphère familiale. Les économistes et les sociologues le savent, le choix d’un conjoint répond en grande partie à des stratégies d’investissement : on est en couple parce qu’on y trouve un bénéfice - relationnel, économique, social - et on change de partenaire quand on trouve mieux ailleurs. Internet n’a fait qu’accélérer le phénomène en accroissant le marché des relations amoureuses, rendu en outre plus flexible par la dérégulation des lois sur le mariage. Il n’est pas impossible que le rapport aux enfants suive la même pente.

Crise du lien et désir de liberté

Nous sommes tous poussés à gérer notre existence comme une micro-entreprise. La bonne nouvelle - si l’on peut dire - est que nous en sommes malades, et donc désireux de changer. C’est bien cela, une crise : un moment de discernement. Les protestations en faveur d’un nouveau rapport à la planète et aux animaux, les appels à davantage de fraternité et d’égalité, les demandes de démocratie participative, mais aussi les tentations populistes ou la méfiance envers les élites réputées mondialisées, et en ce moment les réticences au confinement, tout cela témoigne de la crise de cette anthropologie néolibérale. C’est que cette conception souffre d’un manque devenu criant : le lien. Le lien, c’est une relation qui échappe à la compétition et à la consommation, et qui ne se réduit pas à un contrat stipulant précisément les droits et devoirs de chaque partie.

Nous voulons retrouver du lien. Seulement, nous voulons en même temps garder un apport extraordinaire des Lumières : la liberté individuelle. Nous imaginons que nous sommes maîtres de notre destin, capables de "devenir ce que nous sommes", selon une croyance qui veut que chacun a "en lui" un être idéal qui ne demande qu’à éclore. D’où la vogue du développement personnel et le recours aux techniques de modification corporelle (allant du tatouage à la chirurgie esthétique). Ou encore les interpellations des mouvements LGBTI : derrière les appels à fluidifier les genres, ce qui se joue est le refus d’être défini par quoi que ce soit, afin d’être qui on souhaite. Cette revendication nous traverse tous. C’est ici qu’intervient le transhumanisme.

Hybridation, métissage

Le transhumanisme répond à cette tension entre liberté et lien, car il est fondé sur l’idée d’hybridation : entre homme et femme, humain et animal, vivant et machine. Certes, peu de gens rêvent de s’implanter une puce électronique dans le cerveau ou d’avoir un visage de chat. Mais, derrière ces fantasmes d’hybridation qui sont l’apanage d’un petit nombre, il y a un désir de métissage, largement répandu. Le métissage, c’est la négation des catégories (un métis n’est ni blanc ni noir) et le respect des individualités.

Cet imaginaire-là s’oppose à l’imaginaire fondamentaliste. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, celui-ci recourt volontiers aux nouvelles technologies et il repose sur des conversions individuelles. De sorte que ce qui le caractérise vraiment, c’est la volonté de figer le monde dans un état supposé éternel, où le pur est séparé de l’impur. À l’inverse, le transhumanisme pense que l’avenir de l’humain réside dans le mélange et le souci d’élargir sa perspective au monde qui nous entoure. Voilà pourquoi nous serons (presque) tous transhumanistes. Du moins peut-on l’espérer.

Vient de paraître : Fr. Damour, St. Deprez et A. Romele (dir.), "Anthologie du transhumanisme", Paris, Hermann, 2020.

Le chapô est de la rédaction.

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