La vérité a toujours été secouée, mais aujourd’hui elle est en crise

À travers l’Histoire, la vérité a toujours été secouée, mais aujourd’hui elle est en crise. Sur Internet, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux, ce sont les fausses informations qui génèrent les vrais profits.

La vérité a toujours été secouée, mais aujourd’hui elle est en crise
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Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur de "Petite philosophie des arguments fallacieux", en librairie le 7 janvier, Éditions Eyrolles.

Qu’est-ce qui est vrai, qu’est ce qui est faux ?

La question n’est certes pas nouvelle. Il y a toujours eu des faux tableaux, des faux billets de banque, des fausses citations, des faux documents et des fausses signatures. Mais, au départ, seules deux minorités ont pris le problème en main : les détectives et les… philosophes.

Les faux en tout genre ont en effet depuis longtemps permis à des enquêteurs, experts et autres limiers de montrer tous leurs talents et, de son côté, la philosophie s’interroge depuis ses origines sur ce qu’est la Vérité. Parmi beaucoup d’autres, Platon, déjà, alléguait que le Vrai se confondait avec le Bien, René Descartes s’est demandé comment établir une vérité avec certitude, et Emmanuel Kant a questionné la nature profonde du mensonge.

Avec l’arrivée du cinéma, une troisième profession s’est intéressée au faux, et surtout à la manière de le fabriquer. Ceux qu’on a pris l’habitude de voir apparaître au générique dans la rubrique "effets spéciaux" sont montés en puissance au rythme des technologies disponibles. Au début les truquages étaient grossiers, comme dans le film Casablanca, et les spectateurs jouaient le jeu. Mais aujourd’hui le vrai est devenu indiscernable du faux, et le réalisateur joue avec les spectateurs, comme dans Inception.

Vu sous cet angle, et tant qu’il s’agit de thèmes pour romans policiers, d’élucubrations philosophiques ou de créativité du septième art, la question du vrai et du faux reste secondaire. Et on pardonnera à Ernest Solvay d’avoir fait truquer à son avantage la célèbre photo du Congrès de physique qu’il a organisé en 1911 à l’Hôtel Métropole. C’était trop bon pour lui d’être assis à la table de Marie Curie et d’Albert Einstein… même si ce n’était pas vrai.

Une crise de la Vérité

On peut même pardonner à l’emblématique National Geographic qui, en février 1982, a voulu mettre en couverture une superbe photo montrant une caravane de chameaux prise à contre-jour au pied des pyramides de Gizeh. Mais le mythique cadre jaune de la couverture était vertical, et la prise de vue était horizontale ! Qu’importe, grâce à un logiciel rudimentaire, le metteur en page a tout simplement…. bougé une des pyramides ! L’artifice fut détecté par des égyptologues profondément choqués, une tempête de sable médiatique s’ensuivit, National Geographic n’a pu que s’excuser et retenir la leçon.

Là où cela devient vraiment sérieux - même si ce n’est pas vraiment neuf non plus -, c’est lorsque le faux devient instrument de haine ou de pouvoir. En 1969, Edgard Morin publiait La Rumeur d’Orléans. Dans cette étude, le sociologue qui fêtera ses 100 ans l’été prochain (!) démonte le phénomène qui a vidé certains magasins de vêtements de la ville tenus par des juifs. Selon la rumeur, des femmes avaient disparu au moment où elles essayaient l’un ou l’autre habit, et Morin montre comment cette rumeur pourtant sans fondement a pu se propager dans toute la France. Il évoque entre autres la complicité à la fois inévitable et involontaire de la presse. Le Monde a ainsi titré "Des femmes disparaissent à Orléans. Canular ou cabale ?" Le titre est paradoxal car dire "Canular ou cabale ?" c’est dire "Faux ou faux ?" Mais alors pourquoi en parler ? Le dilemme du journaliste est lancinant, car une rumeur fausse est un fait vrai.

La question du vrai et du faux dans les médias n’est pas nouvelle. Au XIXe siècle déjà, une histoire croustillante, même inventée de toutes pièces, pouvait être reproduite de journaux en journaux dans le monde entier. Un bon mot d’un homme politique, même jamais prononcé, réapparaissait un peu partout.

La question du vrai et du faux est bien ancienne mais, avec Internet, elle prend une ampleur inédite, stupéfiante. Car ceux qui sont indifférents à la vérité prennent de plus en plus de pouvoir, et parfois même prennent le pouvoir. Ceux qui cherchent la vérité sont alors submergés par ceux qui s’en moquent.

Même la science, qui a été longtemps un terrain d’entente rationnelle entre les hommes, est balayée par la tempête numérique. Vaccins, 5G, réchauffement climatique, comment savoir ce qui est vrai, et ce qui est faux ?

La Vérité a toujours été secouée, mais aujourd’hui elle est en crise.

Fausses nouvelles et vrais bénéfices

Il y a toujours eu une presse de droite et une presse de gauche. Mais, à la différence des médias traditionnels, Internet n’a pas de couleur politique. Un même réseau social peut être adopté à la fois par les ultraconservateurs et les progressistes les plus combatifs. Il séduira ces deux publics que pourtant tout sépare car, en tant que tel, un réseau social n’a pas d’idée, il redirige simplement celles des uns vers les autres qu’il sait a priori d’accord. Un réseau social est comme un journal qui serait différent pour chacun d’entre nous, qui n’emploierait aucun journaliste, et qui contiendrait uniquement le courrier des lecteurs dont nous partageons l’avis.

Facebook ou Twitter n’est pas a priori plus intéressé par le faux que par le vrai. On n’y trouve pas une volonté délibérée de tromper ou de nuire. Mais les chiffres le prouvent : le faux excite plus les utilisateurs que le vrai, c’est le faux qui fait augmenter le trafic, le temps d’attention et l’envie de repartager. En un mot, ce sont les fausses informations qui génèrent les vrais profits. Et c’est comme cela que des algorithmes programmés pour augmenter les bénéfices sont devenus des caisses de résonance idéales pour les fake news.

Et c’est aussi comme cela que s’est créée une alliance dévastatrice pour la démocratie entre Internet et le populisme.