Pourquoi il faut prolonger les centrales nucléaires en Belgique

Une opinion d’Arnaud Paquet, Stéphanie Brine et Anicet Touré, ingénieurs et membres du think tank Horizon 238

Pourquoi il faut prolonger les centrales nucléaires en Belgique
©belga
Contribution externe

Faut-il prolonger les centrales nucléaires en Belgique ? Avant de répondre, il convient de s’interroger sur les raisons qui poussent le gouvernement à confirmer la sortie du nucléaire en 2025. S’agit-il de la volonté politique de respecter les décisions du passé – la loi de sortie du nucléaire a été votée en 2003 – ou de facteurs techno-économiques ?

Le contexte actuel est profondément différent de ce qu’il était en 2003, une époque où le protocole de Kyoto n’était pas encore entré en vigueur et où la transition énergétique n’était qu’un point secondaire dans l’agenda politique. Aujourd’hui, la lutte contre le changement climatique est centrale et l’Europe s’est fixée un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de minimum 55 % d’ici à 2030. Dans ce contexte, la modernisation d’une loi désuète qui va à l’encontre des objectifs climatiques actuels – le nucléaire étant une énergie bas-carbone – devrait aller de soi. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le Parlement suédois en 2010 en annulant l’interdiction de construire de nouveaux réacteurs nucléaires.

Quels seraient, dans ce cas, les éventuels facteurs techno-économiques contre la prolongation du nucléaire ?

Le coût de l’électricité ?

Plusieurs études montrent qu’une prolongation du nucléaire entraînerait une diminution – certes limitée – de la facture d’électricité. De plus, les centrales nucléaires sont déjà amorties, ne nécessitent donc pas de subsides, et rapportent au contraire, chaque année, de l’argent à l’Etat via la contribution de répartition.

La sécurité d’approvisionnement ?

Il a souvent été reproché aux centrales nucléaires leur manque de disponibilité ces dernières années. Les années 2015 et 2018 peuvent en témoigner, quand le nucléaire ne représenta que 37 % et 38 % respectivement de la production d’électricité du pays. En revanche, sur les huit autres années de la décennie, la part du nucléaire dans le mix électrique belge s’est située entre 46 et 53 %. En cas de sortie du nucléaire, le scénario central du rapport d’EnergyVille sur la transition énergétique belge prévoit que les importations nettes d’électricité vont augmenter jusqu’à 15,6 TWh en 2030, soit plus de 20 % de la production d’électricité prévue dans ce scénario. Une dépendance de la Belgique de la production d'électricité des pays voisins fragilisera considérablement sa sécurité d’approvisionnement.

Un frein au développement des énergies renouvelables ?

Contrairement aux centrales françaises, les centrales nucléaires belges n’ont pas été conçues pour être pilotables. Elles ne peuvent donc pas adapter leur puissance pour équilibrer la production et la demande sur le réseau électrique. Lorsque les conditions météorologiques sont favorables et que les énergies renouvelables tournent à plein régime, il y a donc un surplus de production sur le réseau qui doit être compensé par des moyens de production pilotables pouvant diminuer leur charge. Or, il est question aujourd’hui de prolonger seulement les deux unités les plus récentes, Doel 4 et Tihange 3. Pour une puissance de 2 GW, ces unités assureraient uniquement une partie de la production de base (le « baseload »), soit la production d’électricité qui est continuellement absorbée par le réseau, et n’auraient aucune incidence sur le facteur de charge des capacités de production renouvelables. L’intermittence de celles-ci serait compensée par des centrales à gaz – existantes et nouvelles – et par l’import-export. Une autre piste consisterait alors à utiliser l’électricité nucléaire pour produire de l’hydrogène bas-carbone – vecteur énergétique utile pour décarboner les transports et l’industrie – et à redistribuer l’électricité sur le réseau lors des creux de production renouvelable.

Des problèmes de sûreté ?

La sûreté des centrales nucléaires belges est supervisée par une autorité indépendante, l’Agence fédérale de Contrôle nucléaire (AFCN). Si les centrales ont effectivement été construites entre 1975 et 1985, leur design était déjà robuste pour l’époque. Elles ont également été, au fil des années, modernisées et améliorées en profitant du retour d’expérience international qui est partagé entre tous les exploitants de centrales nucléaires. Les travaux pour répondre aux normes de sûreté post-Fukushima ont, par exemple, été menés sur Doel 4 et Tihange 3, avant même de savoir si les unités allaient être prolongées, et seront terminés quelle que soit la décision finale.

La gestion des déchets nucléaires ?

Une prolongation du nucléaire implique d’abord deux choses : une augmentation du volume déchets à traiter et un accroissement des « provisions nucléaires » pour gérer ces déchets. Les déchets les plus critiques sont les déchets de catégorie C, le combustible usé sortant des réacteurs, dont la période de stockage est de 300 000 ans. Le dernier inventaire prévisionnel en date estime le volume de déchets de catégorie C à 5 000 m3 en 2025. L’étude menée par le SPF Economie sur la gestion des combustibles irradiés en Belgique indique qu’une prolongation d’un réacteur nucléaire pendant dix ans produit un surplus d’environ 150 m3 de déchets de catégorie C. Une prolongation de Doel 4 et Tihange 3 jusqu’en 2045 porterait donc le volume total à 5 600 m3, mais n’aurait aucun impact sur la stratégie de gestion des déchets nucléaires. Parmi les scénarios étudiés par le SPF Economie, une des stratégies consisterait à entreposer temporairement les déchets en surface en attendant de pouvoir les « incinérer » à l’aide d’un nouveau type de réacteur en développement au SCK CEN, le centre de recherche nucléaire en Belgique. Le projet MYRRHA pourrait permettre, en détruisant définitivement le plutonium et les actinides mineurs du combustible usé, de réduire le volume des déchets de catégorie C d’un facteur 7 et leur durée de stockage d’un facteur 1 000. Il y aurait donc un total de 700 à 800 m3 (selon prolongation ou pas) de déchets à stocker pour une période de 300 ans, ce qui est nettement plus réaliste à l’échelle de temps humaine. Prolonger le nucléaire en Belgique, c’est finalement se donner les moyens de trouver une solution pérenne aux problèmes actuels. L’énergie nucléaire, où la gestion des déchets serait résolue, peut être un véritable levier pour la transition énergétique.

Les objections à la prolongation des centrales nucléaires, comme on le voit, ne résistent pas à une analyse sérieuse. Une chose est sûre : les conséquences des décisions prises aujourd’hui seront supportées par les générations futures. En définitive, la question n’est pas tant d’être pour ou contre le nucléaire, mais plutôt de déterminer quels outils à notre disposition nous sommes prêts à utiliser pour décarboner notre société.

Sur le même sujet