Créatrice remarquée, Valérie Berckmans conçoit des collections de vêtements éco-responsables depuis près de quatorze ans à Bruxelles. Dans sa boutique-atelier de la rue Van Artevelde dans le centre de Bruxelles, elle crée ses collections en coton bio (désormais à hauteur de 75 %) mais aussi des pièces uniques ou élaborées quasi entièrement à partir de tissus anciens. Pour donner à ses créations une touche régionale, la plupart de ses vêtements sont cousus rue de Laeken et à Koekelberg. "Toutes les directions que j’ai prises depuis que je me suis lancée dans la mode n’étaient pas faciles, surtout il y a dix ans", confiait-elle à La Libre en avril dernier. Mais elle a pu "monter une production locale, travailler avec des couturières d’ici et du tissu de plus en plus bio et des matières écoresponsables".

"Il y a une leçon très positive à tirer de la crise", un texte de Valérie Berckmans

La crise sanitaire est un tsunami auquel personne n’a échappé, quelles que soient l’intensité et la nature, parfois dramatique, de la frappe. À l’heure du bilan de 2020, je ne peux pas nier que cette crise a ébranlé la petite structure qu’est ma société, mais qu’à la manière du roseau celle-ci ploie sans se rompre pour l’instant. Je reste positive en ce qui concerne l’avenir, car, comme toute crise, celle que nous traversons apporte son lot de remises en question cruciales et de renouveau salutaire.

Depuis la création de ma marque, en 2003, je travaille avec la même philosophie : développer une collection de prêt-à-porter féminin, épurée et intemporelle, dessinée et produite à Bruxelles, en petites quantités, dans des matières durables, telles que du coton biologique, des matières recyclées ou upcyclées (tissus anciens, pièces vintage, etc.). Ce projet est également "zéro déchet" car nous développons une collection pour enfant et de la lingerie confectionnées avec les chutes de la production. En 2006, j’ai ouvert ma boutique-atelier dans le quartier Dansaert, une formule parfaite quand on aime combiner création et contact avec ses clients.

Depuis 2014, nous travaillons en duo avec mon associée Meyrueis De Bruyn pour gérer tous les aspects du métier. C’est un travail passionnant, plein de défis, d’évolutions et de remises en question permanentes. C’est à la base un métier compliqué aussi, car il faut trouver sa place sur un marché saturé : la garde-robe de l’Européen moyen, et surtout de l’Européenne, n’a jamais autant débordé. Mais, avec beaucoup de patience et de détermination, voire un certain acharnement, nous avons réussi à implanter notre petite niche de création locale et durable dans le secteur de la mode.

Et, depuis toujours, le fonctionnement de ce secteur nous désole. La production textile occupe en effet la sinistre deuxième place des industries les plus polluantes au monde. On produit trop, mal et de mauvaise qualité. On exploite des millions de travailleurs sous-payés à l’autre bout du monde pour déverser des tonnes de vêtements dans les pays dits "développés", jusqu’à saturation totale. Toutes ces réalités ont longtemps été occultées mais, depuis quelques années, les langues se délient et l’information se propage abondamment, dans la presse mais aussi via les réseaux sociaux, touchant un public de plus en plus large. Et c’est là que nous avons toutes les raisons de voir 2021 avec optimisme.

Une lame de fond qui va s’intensifier

On observe en effet un revirement dans les comportements d’achat d’une certaine tranche de la population, qui, conscientisée par le marasme écologique et social, se tourne massivement vers des alternatives plus durables (marques éthiques et écologiques, seconde main, etc.). Acheter moins mais mieux : de plus en plus de consommateurs sont lassés d’acheter à bas prix des paquets de vêtements de qualité douteuse et à l’empreinte écologique conséquente. D’autant qu’aujourd’hui l’accès aux alternatives est facilité. Il existe une quantité de nouvelles marques de vêtements durables pour tous les budgets et le marché de la seconde main n’a jamais été aussi abondant et varié. Nous sommes persuadées que c’est une lame de fond qui va encore s’intensifier dans le futur.

Nous espérons assister à un véritable changement de paradigme, même si cela prendra encore du temps. Celui-ci serait initié par le consommateur et ses exigences de transparence, d’éthique et d’écologie, amenant les acteurs de l’industrie textile à modifier leur façon de travailler. Ce processus d’amélioration est déjà une réalité chez certains, mais il faut rester vigilant par rapport à la crédibilité de celui-ci (le fameux greenwashing).

Les perspectives du côté de l’approvisionnement et de la production sont également réjouissantes : stimulés par la forte augmentation de la demande, nos principaux fournisseurs de textiles durables, par exemple, ne se sont jamais portés aussi bien, ce qui leur permet de développer leurs activités, pour proposer une variété toujours plus grande et créative de tissus. La culture du coton bio est en plein boom et il n’y a jamais eu autant de choix sur le marché, par rapport à nos débuts où l’offre était très réduite et peu attractive.

Les ateliers de production belges se portent également plutôt bien, étant donné le regain d’intérêt pour la production locale. Les coûts de la main-d’œuvre belge sont malheureusement les deuxièmes plus élevés d’Europe et c’est ce qui pèse le plus lourd dans le prix d’une pièce produite localement. Mais des aides à l’emploi intéressantes permettent actuellement d’alléger ce coût pour que les ateliers de production puissent améliorer leur rentabilité. Nous espérons que d’autres systèmes efficaces vont rapidement être mis en place par le gouvernement pour stimuler cette main-d’œuvre locale et la redéployer, la crise actuelle ayant cruellement mis en lumière les limites d’une délocalisation de la production. Il y a là en tout cas une bonne leçon à tirer de la crise que nous vivons et c’est à mon sens très positif, tant pour l’emploi que pour l’environnement.