Les psychologues inquiets face à la détresse psychique des jeunes

Est-il possible, chers ministres, chers experts, de tenir compte de la détresse de cette génération qui a des besoins spécifiques et différents de ceux des adultes? Les jeunes seront demain aux commandes de notre société...

Les psychologues inquiets face à la détresse psychique des jeunes
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Contribution externe

Un texte de Géraldine Delmotte, psychologue, Céline Bouchat, chercheuse et formatrice dans le secteur de l'enfance, Sylvie Roberti, Valérie Hermans, Elodie Clerebaut, Doris Van Cleemput, psychologues, cosigné par un collectif de 260 professionnels de la santé mentale.

Nous, psychologues, psychothérapeutes, souhaitons aujourd’hui, relayer les voix que nous entendons dans l'intimité de nos cabinets de consultations. Ces voix sont celles des adolescents repliés, angoissés, perdus, insomniaques, stressés, asphyxiés, celles de jeunes désespérés et de parents impuissants face à leurs enfants en détresse.

Les dépressions, les troubles anxieux, les décrochages scolaires, les harcèlements, les décompensations, les addictions (alcool, écrans, drogues…) sont en augmentation dans nos suivis. Nous rencontrons aussi des jeunes déconnectés de leurs émotions et d’autres qui nous formulent des réponses sur-adaptées (faux self relationnel et affectif, par réaction à un environnement perçu comme contraignant et hostile). Les demandes de consultations croissent chaque semaine.

Plusieurs médecins observent de véritables dépressions nécessitant une médication par anti-dépresseurs, pas juste un "petit coup de déprime parce que les temps sont durs". Cette pathologie est plutôt rare, en temps normal, dans ces tranches d'âge.

Les jeunes arrivent dans les hôpitaux avec des idées suicidaires, des scarifications, des automutilations. Et certains sont, malheureusement, déjà passés à l’acte, leur mort est insupportable.

C’est sans doute le début d’un tsunami de décompensations de troubles psycho-affectifs.

L’absence de lien : un véritable danger pour le développement

Les jeunes ont perdu beaucoup depuis un an : diminution du temps scolaire et dégradation de la qualité des liens, forte diminution ou suppression des activités extrascolaires, fermeture des lieux de rencontre, contrôle social exercé par les adultes et les autorités sur leurs agissements à l’extérieur. Le cumul de ces restrictions et interdits a étouffé toute occasion de créer du lien pour les adolescents.

L’être humain est un être social. Mais cette assertion est encore plus vraie dans le cas des adolescents. À cette période de la vie, le lien entre pairs est considéré comme indispensable pour le développement psychique et la création de l’identité individuelle et sociale. Un enfant apprend à exister au travers du regard de ses parents mais ce processus se poursuit dans le regard de ses pairs. L’entre-nous est un lieu d’apprentissage des relations humaines, prémices de leurs relations d’adultes. Les SMS et les réseaux sociaux ne suffisent pas à satisfaire ce besoin. Ils peuvent même l’entraver gravement.

Par ailleurs, les activités extrascolaires ont aussi une visée cathartique : se dépenser, s’exprimer. Or, quand les émotions ne trouvent pas à s’exprimer dans un espace adapté aux besoins du jeune, elles peuvent prendre des formes d’expression pathologiques, telles que celles décrites ci-dessus. De plus, les cadres scolaires et extrascolaires favorisent la construction de liens positifs entre adolescents : à l'intérieur de ces cadres aux règles rassurantes, les liens sociaux et affectifs peuvent s’expérimenter sainement, à moindre risque pour les adolescents. La privation de lien sur une trop longue durée, nuit durablement à la santé et au développement de l’adolescent : sans lien social, il se meurt à grand feu.

En plus des interdits, des messages accusateurs et pessimistes adressés aux jeunes

"En temps de guerre, il vaut mieux être en souffrance qu’être mort."

À travers les médias, les messages transmis aux jeunes minimisent leur vécu, véhiculent du désespoir et s'avèrent accusateurs.

Ces réponses renforcent l’invisibilité des jeunes au sein du débat public. Il en découle une absence de perspectives. Certains sont déjà très affaiblis psychiquement par ces souffrances. Un tel discours permet uniquement, à celui qui l’emploie, d’occulter un problème pourtant bien réel.

Une non-assistance à personne en danger ?

Il est de notre responsabilité d’exiger que ces souffrances soient reconnues et prises en compte de sorte qu’elles donnent lieu à des décisions concrètes afin d’en éliminer les causes.

Puisque les jeunes ne sont pas renseignés comme étant la cible privilégiée de ce virus, est-il possible, chers ministres, chers experts, d’orienter les mesures afin de protéger les personnes fragiles face à ce virus tout en préservant notre jeunesse qui a tant besoin de liens, de projets et de perspectives pour s’épanouir psychiquement et physiquement ?

Tenir compte, dans les décisions politiques, de la détresse de cette génération qui a des besoins spécifiques et différents de ceux des adultes?

En tant qu’experts de la santé psychologique, nous souhaitons qu’il leur soit apporté des réponses avant que cela ne soit trop tard, ceci au travers de diverses mesures que nous vous proposons :

  • La réouverture maximale des écoles et des auditoires en présentiel pour tous, avec les mesures sanitaires nécessaires ;

  • L’autorisation des activités extrascolaires pour tous les jeunes (3-25 ans) en extérieur et en intérieur. Le sport, la culture, les mouvements de jeunesse pourraient peut-être bénéficier de mesures assouplies ;

  • La facilitation des accès aux services de soutien et de consultations auprès de professionnels de la santé mentale. Un meilleur remboursement des consultations pour les moins de 25 ans. Un meilleur financement des structures existantes (Services de Santé mentale, des Centres de Planning familial, ...), ceci en plus des mesures envisagées pour le renforcement des équipes PMS ;

  • Le soutien des initiatives existantes de création de groupes de parole (maisons des jeunes…) où ils peuvent trouver du soutien et des ressources nécessaires ;

  • D’être associés à la réflexion autour de la reprise de la vie sociale des enfants et des jeunes entre 3 et 25 ans.

L'avenir appartient aux jeunes et nous souhaitons, les soutenir et les accompagner pour que demain ils puissent être aux commandes de notre société.

Il est urgent de leur redonner une place, de rouvrir les espaces porteurs de sens pour eux et de les autoriser à revivre.

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