Nous nous alarmons d’un afflux inédit de demandes d’ados qui saturent nos services de psychologie

Voici ce que nous demandons d'urgence aux autorités.

Nous nous alarmons d’un afflux inédit de demandes d’ados qui saturent nos services de psychologie
©Jean-Luc Flémal
Contribution externe

Une carte blanche de Aurore Arnould, Carolina Balut, psychologues et Jaïda Elastal assistante sociale, Planning Familial.

"Parfois, je reste assise pendant deux heures, sans rien faire. Il n'y a plus grand-chose qui me fait plaisir, même plus écouter de la musique. On n’a plus de liberté, pourquoi même essayer de se révolter ? On n’est que des ados, les adultes nous prennent pas au sérieux. Dans mon école, il y a des jeunes qui prennent du Xanax, ou qui fument du Cannabis. On veut échapper à la réalité. C’est tout ce qu’on peut faire. On n’a aucun pouvoir. Ils veulent juste nous faire taire, ils oublient qu’on est la génération qui va reprendre !"

Ce sont les mots d’une ado de 15 ans, en consultation chez sa psy. Avec son accord ses mots sont publiés avec l’espoir qu’ils soient entendus. Son discours reflète ce que nous, travailleurs psychosociaux, constatons depuis plusieurs mois, une détresse accrue chez les jeunes que nous rencontrons. Plusieurs cartes blanches ont été publiées, des mouvements citoyens émergent et une pétition circule, nos dirigeants semblent y rester sourds, comme l’atteste les récentes décisions du comité de concertation.

Ce que nous constatons

Nous nous alarmons d’un afflux inédit de demandes d’ados qui saturent nos services, de récits de jeunes désabusés, anxieux, déprimés, qui perdent goût à la vie, arrêtent de s’alimenter, envisagent le suicide, ne croient plus en un quelconque avenir, pleurent sans savoir pourquoi, font des crises d’angoisse. Nous constatons lors de nos animations en secondaire des jeunes en décrochage scolaire, éteins, presque dociles, si loin des jeunes passionnés et révoltés qui nous donnent du fil à retordre si souvent. Ces jeunes nous disent se sentir exclus et visés par certains adultes qui les accusent d’être insouciants, de vouloir juste faire la fête, alors qu’ils sont plus soucieux que jamais. Ils se réfugient dans les jeux en ligne, les réseaux sociaux, dans les anxiolytiques qui circulent dans les cours de récré. Ils nous demandent de les envoyer chez des psychiatres pour pouvoir prendre des médicaments. Allons-nous devoir mettre une génération entière sous camisole chimique pour les aider à supporter la réalité ? Allons-nous assister sans rien pouvoir faire à une vague de suicide de nos jeunes ?

Il est de notre responsabilité de demander aux autorités d’alléger les mesures de confinement et d’allouer un budget spécial pour le soutien des jeunes. Il est vital qu’ils aient davantage de contacts avec leurs amis, en chair et en os, et plus uniquement derrière leurs écrans. L’adolescence est une période charnière où les pairs permettent de faire la transition entre le cocon familial qu’ils se préparent doucement à quitter un jour et la vie sociale d’adulte à laquelle ils se préparent. Alors ils s’accrochent à leurs amis qui deviennent les personnes de référence les plus importants. Les contacts virtuels ne remplaceront jamais les contacts physiques qui régulent leurs échanges émotionnels.

Ce qui est essentiel

Il est urgent que les écoles secondaires, hautes écoles et universités soient à nouveau ré-ouvertes, en présentiel, à temps plein. Cela est nécessaire pour permettre de limiter un décrochage scolaire pour des élèves qui ont perdu le fil dans un enseignement inévitablement décousu. Ça l’est aussi pour assurer une égalité des chances, mise en péril lorsque c’est à la maison, avec des parents en télétravail ou absents, avec du matériel scolaire et informatique inadapté, dans des ambiances parfois tendues, avec des parents eux-mêmes déprimés et anxieux, sans parler de la violence intrafamiliale et conjugale qui explose. Enfin, l’école virtuelle génère entre autres, un cyberharcèlement, encore plus difficile à encadrer puisqu’il échappe davantage aux adultes.

Il est essentiel que les jeunes aient accès aux activités extra-scolaires sportives et artistiques, ainsi qu’à des groupes de parole. Les activités sportives ou les mouvements de jeunesse, limités à dix personnes, perdent souvent tout leur sens et limitent l’accès pour des questions d’organisation. Certaines activités comme les activités artistiques sont impraticables par temps froid ou pluvieux en extérieur. Et qui voudrait participer à un groupe de parole sous la pluie ? Pourtant, par la parole, par la musique, par la peinture, par le théâtre, les jeunes ont besoin de s’exprimer pour ne pas s’éteindre, pour partager, pour vibrer.

Enfin, devant la saturation de nos services, nous estimons nécessaire que le financement lié à la santé mentale et à la jeunesse (centre de santé mentale, plannings familiaux, PMS, AMO, écoles de devoirs, maisons de jeunes, services d’accrochage scolaire, …) soit augmenté pour engager de nouveaux travailleurs psychosociaux et permettre un accompagnement accessible à un plus grand nombre de jeunes. Il en va de même pour le remboursement des consultations psychologiques pris en charge par les mutuelles qui ne devrait plus être limité à un nombre restreint de séances pour l'année 2021.

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