Le Covid-19 nous fait-il entrer dans une nouvelle ère de l'Histoire ?

Au Ve siècle av. J.-C., le premier âge axial avait vu l’humanité entrer dans l’âge de raison. Le second âge dans celui des libertés. Cette pandémie et sa vision d’hygiénisation surprotectrice marquent-elles l’arrêt de la marche vers les libertés et une atteinte définitive à la raison critique ?

Contribution externe
Le Covid-19 nous fait-il entrer dans une nouvelle ère de l'Histoire ?
©DR

Une carte blanche de Raphaël van Breugel, historien, ancien professeur et directeur du collège Saint-Hubert. Romancier (1).

La crise sanitaire perdure et son lot de restrictions aussi. Tout le monde attend un allègement, une perspective, l’espoir partagé de pouvoir revivre, se rassembler, toucher à la réalité d’un quotidien qui aujourd’hui nous échappe. Cela sera-t-il possible prochainement, ou devra-t-on, malgré les vaccins, malgré les multiples gestes barrières, malgré les confinements, les couvre-feux, apprendre à vivre avec ce virus ? Et si ce virus nous avait déjà contraints à vivre avec ses conséquences ? Et si, sans nous en rendre compte, nous étions déjà entrés dans un nouvel âge axial ?

Le sens de l’histoire selon Karl Jaspers

Dans son livre intitulé L’Origine et le sens de l’histoire, paru en 1949, le philosophe existentialiste allemand Karl Jaspers (1883-1969) présentait le concept d’Achsenzeit, littéralement âge pivot, pour expliquer que l’humanité avait connu dans son ensemble une période axiale aux alentours des VIe-Ve siècles avant J.-C., une période où de manière quasi simultanée les modes de pensée avaient été profondément modifiés un peu partout dans le monde. De nouveaux rapports à la foi, aux croyances, à la science avaient émergé et n’allaient plus quitter l’histoire humaine. Certains continuateurs de Jaspers verront dans le siècle des Lumières un second âge axial. Depuis, la théorie du philosophe allemand, ami d’Heidegger, a été longuement discutée, commentée, critiquée. Je ne rentrerai pas dans ce débat, ce n’est pas l’objet de cette contribution. Retenons cependant que la théorie de l’âge axial a le mérite de mettre l’accent sur des éléments susceptibles de contribuer de manière rapide à des changements profonds dans la pensée humaine et donc dans les comportements qui peuvent en découler.

Depuis plusieurs décennies, le monde connaît de profondes mutations de tous ordres, des mutations qui s’accélèrent et qui s’entretiennent. La révolution numérique, pour ne citer qu’elle, a profondément modifié notre rapport au monde et au temps. Nos comportements se sont adaptés et nous avons fait entrer ses conséquences dans notre quotidien. Même s’il s’agit, à n’en pas douter, d’un moment clé, cette révolution numérique ne peut être considérée comme une réelle axialisation du monde.

Covid-19 : vers un troisième âge axial ?

D’une part, elle ne se vit pas de la même manière partout dans le monde, et, d’autre part, les générations sont touchées différemment par les effets de ce mouvement. Il en va de même pour le réchauffement climatique, ou pour la conscientisation autour de ce réchauffement. Même si nous constatons ci et là des changements de comportements ou d’habitudes, ce mouvement reste encore finalement très marginal au regard des enjeux qui en procèdent. S’il y a dans les deux cas évolution, il n’y a pas axialisation car notre rapport au monde, à l’autre, à la vie, aux valeurs de vivre-ensemble n’a pas radicalement changé.

Si les deux premiers âges axiaux ont amené l’humanité sur les voies de la raison et de la liberté, où ce troisième âge nous emmènera-t-il ? Car il s’agit bien, à y regarder de plus près, d’un possible nouvel âge axial. En l’espace de très peu de temps, l’ensemble du monde a été touché par les effets de cette pandémie. Partout (ou presque) les mêmes réactions ont été enregistrées. La prudence ou la peur ont conduit à des mesures de réduction drastique des libertés quelles qu’elles soient. Pour la première fois sans doute dans l’histoire humaine, nombre de démocraties ont adopté les mêmes mesures liberticides que les dictatures ou régimes autoritaires. Pour la première fois, les mêmes règles ont été appliquées partout ou presque : distanciation, port du masque, limitation des déplacements, fermeture des magasins non essentiels, des restaurants, des lieux culturels et sportifs, bref de l’ensemble des lieux de convivialité qui rappelent que l’homme est aussi et surtout un zoon politikon (2) ou être social. Partout ou presque, une forme de confinement a été tentée avec ou sans couvre-feu. Partout, un discours anxiogène, alarmiste a été entendu ou proféré. Partout, pour paraphraser le philosophe Comte-Sponville, on a sacrifié l’amour de la vie à la peur de la mort. Le résultat de cette gestion ou plutôt le résultat de cette peur collective provoquera une récession mondiale, un emballement de la dette, des pertes massives d’emploi, des faillites en cascade, des dépressions collectives… En outre, vous ajoutez à cela le déboussolement généralisé d’une jeunesse qui passe à côté de ces moments cruciaux pour la construction de son avenir.

Le sanitaire au-dessus de tout

La crise du Covid-19 aura donc provoqué un tsumani économique, social, psychologique inédit et il est encore impossible aujourd’hui d’en mesurer les conséquences à moyen ou long terme. C’est en cela que cette pandémie pourrait représenter un nouvel âge axial, un âge pivot qui nous ferait basculer rapidement dans un nouveau type de société, dans une nouvelle conception du réel, où l’homme, pour sauver la vie de quelques-uns, déciderait de limiter, brimer la vie de l’ensemble, et où l’homme, matraqué par un discours sanitaire et hygiéniste, abandonnerait consciemment en tout ou en partie ses libertés, une résurgence moderne de cette servitude volontaire mise en lumière par La Boétie. Quand la santé prend le pas sur la liberté, la démocratie n’est-elle pas en danger ? s’inquiétait déjà Tocqueville au XIXe. Ne sommes-nous pas en train de vivre consentants ce crépuscule démocratique ? Déjà, l’application Coronalert ; demain, le pass sanitaire et l’obligation vaccinale. En outre, le rapport à l’autre risquerait de profondément changer, l’autre étant devenu potentiellement pathogène, une menace pour la vie, un possible propagateur de la mort au bout de ses doigts ou de sa respiration. Quelle relation est envisageable quand l’autre est possiblement un porteur de mort ? Une partie de notre appréhension du réel risquerait de disparaître si nous acceptons cette atomisation de l’individu, ce repli sur soi, identitaire, au nom de ces principes de précaution. L’homme cesserait d’être un zoon politikon pour devenir une version aseptisée de lui-même, sans réelle conscience de son nouvel asservissement.

Le premier âge axial avait vu l’humanité entrer dans l’âge de raison, le deuxième âge dans celui des libertés, que le troisième âge ne vienne pas annuler les deux premiers dans une vision d’hygiénisation surprotectrice. Cette période laissera indéniablement des traces, mais il est temps de se ressaisir pour que ces traces ne soient pas indélébiles. Que cette pandémie ne soit pas le prétexte à un coup d’arrêt de la marche vers les libertés et une atteinte définitive à la raison critique.

(1) "Il est huit heures", aux éditions L’Harmattan, 2020.

(2) NdlR. Aristote : l’homme est un animal politique.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : Covid-19 : vers un nouvel âge axial ?