Sur Internet, on n’apprend pas à apprendre

Sur Internet il y a des outils remarquables pour apprendre l’espagnol ou la guitare, mais pas pour apprendre à penser. Alors comment fait-on ? Il faut aborder la question de face et introduire un cours de philosophie appliquée digne de ce nom.

Sur Internet, on n’apprend pas à apprendre
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Une carte blanche de Luc de Brabandère, philosophe d'entreprise, auteur de "Petite philosophie de la transformation digitale", éd. Les Belles Lettres.

La capacité "d’apprendre à apprendre" est aujourd’hui reconnue comme une aptitude essentielle. Très bien. Mais une question se pose immédiatement, car sur Internet on ne peut apprendre à apprendre…

Sur Internet il y a des outils remarquables pour apprendre la comptabilité ou la géométrie, mais pas pour apprendre à faire attention, à être curieux, à s’étonner, à douter ou à questionner. Sur Internet il y a des outils remarquables pour apprendre l’espagnol ou la guitare, mais pas pour apprendre à penser.

Alors comment fait-on ? Il faut aborder la question de face. Il faut introduire un cours de philosophie appliquée digne de ce nom dans l’enseignement secondaire, et montrer qu’il est la pierre angulaire, la condition sine qua non pour structurer et donner du sens au savoir appris par ailleurs. Il faut de plus confier ce cours à une personne formée pour ce métier essentiel, car seul un être humain peut apprendre à ses élèves à apprendre et à aborder ainsi utilement toutes les autres disciplines.

Le réflexe du questionnement

À propos de "discipline" précisément, comment ce substantif peut-il qualifier une branche du savoir et être en même temps synonyme d’ordre et d’obéissance ? L’approche par les mots est une belle entrée en philosophie. Continuons. Comment le même mot "modèle" peut tout à la fois désigner un idéal à imiter, une catégorie, et un logiciel de simulation ?

Le questionnement doit devenir réflexe, partout. Parlons-nous en français, parlons-nous le français, ou tout simplement parlons-nous français ? Pourquoi en Wallonie dit-on "maison à vendre" et en Flandre "huis te koop" ?

Pourquoi dit-on qu’il y a sept couleurs dans l’arc-en-ciel, alors qu’il y en a une infinité ? Quelle heure est-il au pôle Nord ? Pourquoi les Romains qui ont construit un Empire n’avaient-ils pas de chiffre zéro dans leur système de numérotation ?

Cet "Empire romain" est présenté aux élèves comme étant une période importante de l’Histoire. Très bien. Mais leur explique-t-on ce qu’est une "période", pourquoi et comment on découpe l’Histoire en tranches ? Pourquoi est-il possible de donner le jour précis de la bataille des Éperons d’or, mais pas le jour précis où le Moyen Âge s’est terminé ?

Au cours de physique, on apprend la loi de l’accélération universelle qui dit qu’un corps en chute libre voit sa vitesse doubler à chaque seconde. Très bien. Mais la question intéressante n’est pas de savoir calculer la distance parcourue après 7 secondes, elle est de savoir comment il est possible que cette équation soit aussi simple. D’où vient-elle ? Un Dieu a-t-il décidé qu’elle ne pouvait être compliquée ? La quadrature du cercle a une histoire, mais son impossibilité en a-t-elle une ?

Et, tant qu’on y est, les lois de la génétique existaient-elles avant l’apparition de la vie sur la Terre ?

Une machine en plus, une information en moins

À l’école on demande aux élèves s’ils ont une idée pour leur dissertation, une idée de ce qu’ils vont faire plus tard, une idée de cadeau pour la fête des mères. Mais leur a-t-on jamais précisé ce qu’est une "idée" ?

À l’école on demande aux élèves de penser à accorder les participes, de penser à ne rien oublier dans la classe en partant, de penser aux personnes seules.

Mais leur a-t-on jamais expliqué ce qu’est "penser" ?

À l’école on apprend à définir ce qu’est un pentagone, ce qu’est la démocratie ou encore ce qu’est une planète ? Mais qui a donné les critères d’une bonne "définition" ? En août 2006, Pluton a perdu son statut de neuvième planète du système solaire. Comment est-ce possible, alors que Pluton est aujourd’hui exactement comme en 2002 ? Pourrait-on dans la foulée décider un jour que votre chien n’est plus un "chien" ?

Quand les enfants n’avaient pas de machine à calculer, on leur expliquait comment établir le reste d’une division. Mais, avec une calculatrice, 37 divisé par 7 donne 5,285… et pas sûr que tous en déduisent qu’il reste 2. Une machine en plus, une information en moins ! C’était déjà le cas avec une simple calculatrice de poche, il ne faut pas demander ce qui se passe aujourd’hui…

Continuons. Pourquoi à l’école apprend-on l’arithmétique et pas la logique ? Le calcul se nourrit de "+" et de "-", le raisonnement de "et" et de "ou". Mais quel est le lien entre ces signes ? Si "5 + 3" évoque d’une certaine manière "5 et 3", "5 - 3" par contre n’est en rien équivalent à "5 ou 3". Comment ces deux versants de la pensée tiennent-ils alors ensemble ?

Il y a une autre raison d’étudier la logique. Comme le fait très judicieusement remarquer le professeur Bernard Coulie, l’enseignement du grec ancien est aujourd’hui malheureusement marginalisé. Une étude de base des principes des raisonnements corrects et une présentation des fondements du logos grec permettraient au moins de rester relié à ce qui a fait notre culture.

Un cours de tout

Pour apprendre aux élèves à apprendre, il ne suffit pas de saupoudrer par-ci par-là des questions du genre de celles présentées ci-dessus. Non, cette pratique nécessite un cours en tant que tel, décrété essentiel, déconnecté de toute matière, piloté par des professeurs passionnés. Un cours entièrement dédié au "comment on pense" pour éclairer ce "à quoi on pense" par ailleurs.

S’il n’y avait plus qu’un seul cours à l’école, c’est celui-là qu’il faudrait aujourd’hui donner. On le moque parfois en le qualifiant de "cours de rien", mais il est en réalité le "cours de tout".

C’est le cours que je regrette tant de ne pas avoir eu quand j’avais 16 ans.

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