En 2021, Napoléon aurait été sur le banc des accusés du Tribunal pénal international

Comment expliquer la popularité de Napoléon ? Eût-il été notre contemporain, l'idole au bicorne aurait pu être au banc des accusés du tribunal pénal international.

En 2021, Napoléon aurait été sur le banc des accusés du Tribunal pénal international
©Pixabay

Une chronique de Xavier Zeegers (1).

Grand conteur royaliste, on peut croire Stéphane Bern quand il dit que sur le podium des personnages préférés des Français, Bonaparte est au sommet, flanqué de Louis XIV et De Gaulle. Soit deux despotes. Aucun scientifique, ni une femme ! De Gaulle respecta du moins les libertés essentielles, s’exclamant en 1958 : "Et y ai-je attenté jamais ? Au contraire, je les ai rétablies !" Interrogé sur l’anniversaire de l’abolition de la peine de mort dont il fut l’ultime artisan en 1981, Robert Badinter ne pavoise pas : "Oui, les traitements cruels et inhumains sont bannis par la Proclamation des droits de l’homme issue de la Révolution, mais notre Histoire depuis a été trop sanglante pour soutenir que nous fûmes un phare, dès lors cette abolition ne fut qu’un rattrapage tardif." Passons aussi sur Louis XIV et ses guerres absurdes, la révocation stupide de l’Édit de Nantes, drames liés à une époque obscure camouflée par les fastes de Versailles, ces leurres.

Mais Napoléon ? Comment expliquer sa popularité bicentenaire avec un passif aussi lourd, malgré quelques acquis ? (Le code civil aurait très bien pu être écrit par Condorcet, encore une victime du fiasco ambiant.) Faut-il rappeler que l’idole au bicorne kidnappa à l’étranger le duc d’Enghien pour qu’il soit fusillé dès l’aube après un procès bidon ? Le dernier descendant de la maison de France gisant dans les fossés de Vincennes, la voie était libre. Pour les exécutions, il fut même plus cruel que les Romains en laissant empaler l’assassin du général Kléber, supplice aussi atroce que la crucifixion. Il fit aussi mourir de faim Toussaint Louverture, dans la forteresse de Joux, le héros haïtien antiesclavagiste et indépendantiste, double égarement insupportable à ses yeux. Il reprocha à son frère Joseph, le roi de Naples, d’être trop mou car voici ses bons conseils dans sa lettre du 2 mars 1806 : "Songez donc que dans un pays conquis les insurrections se produisent forcément mais elles s’écrasent aisément. Faites donc brûler quelques villages, passez 600 chefs par les armes, et la région sera soumise pour longtemps", anticipant donc le massacre d’Oradour-sur-Glane par les nazis en retraite en juin 1944. Il aurait pu inventer la réplique de Jacques Chirac : "Cela m’en touche une sans faire bouger l’autre !" Mais l’Empereur préféra proférer qu’il avait une rente de cent mille hommes, et cela n’était pas une boutade…

En meneur de massacres

De nos jours, dans les libelles consacrés à la foire aux cancres, on lit des perles comme : "Napoléon est mort dans les bras de Sainte Hélène." Mais cessons ce folklore : eût-il été notre contemporain, il aurait pu être au banc des accusés du tribunal pénal international. Pourtant sa dépouille rapatriée fut acclamée par deux millions d’admirateurs noyés dans cette si étrange servitude volontaire, le pain blanc des dictateurs. On le prit pour un second Roi Soleil, mais le légendaire soleil d’Austerlitz laissa dans l’ombre 23 000 morts pour sa vaine gloire. À Wagram 55 000, Eylau 50 000, Borodino 80 000 ! Et glissons sur la monstrueuse campagne de Russie, pays où sa popularité est grande. Étonnant ? Non, car les peuples semblent honorer davantage les meneurs de massacres plutôt que les discrets héros qui sauvent et soignent. Où donc se situe dans l’échelle de popularité cette Française héroïque, doublement nobélisée, qui parcourut les champs de bataille en 1914 avec son ambulance-tacot pour tirer les radios des blessés par balles et éclats d’obus ? Oui : Marie Curie, l’oubliée. Mais l’on frétille devant les amputés par les boulets et les cadavres dans la boue de Waterloo, sinistre plaine.

Reconnaissons toutefois un grand talent à "l’Ogre", celui d’avoir exprimé si limpidement son cynisme : "La vanité est le moteur des révolutions ; la liberté n’est qu’un prétexte." Parole de connaisseur sûrement. Talleyrand, "une merde dans un bas de soie", est le sommet de la vacherie, mais il aurait pu adresser ce mot à lui-même…

Concluons plutôt avec Cicéron : "Seul le pouvoir compte pour des hommes qui en sont assoiffés, et non les convictions. Seul le butin leur importe, et non l’honneur." Bien vu, l’orateur !

>>> (1) xavier.zeegers@skynet.be

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