La recherche universitaire au bord du burn out?

Nous alertons sur l’état mental des chercheurs et chercheuses universitaires. Une enquête a établi qu’ils et elles sont tous et toutes affectés par la crise sanitaire.

La recherche universitaire au bord du burn out?
©D.R.
Contribution externe

Un collectif de représentants du corps scientifique universitaire (1).

Depuis plusieurs mois, différents acteurs et actrices de la société dénoncent les impacts de la gestion de la crise sanitaire. La recherche universitaire n’est pas en reste et est également durement affectée.

Les représentants des Corps scientifiques de l’UCLouvain, l’ULB et de l’USL-B ont cherché à évaluer, via une enquête en ligne, l’impact de la crise sanitaire sur l’état de santé mentale des doctorants, post-doctorants et assistants ainsi que sur l’avancement de leur recherche. Cette large consultation a eu lieu entre le 29 mars et le 30 avril 2021. Les taux de participation élevés (UCLouvain : près de 40 % ; ULB : 25 % ; USL-B : 30 %) démontrent l’intérêt porté à ces sujets et la volonté de se faire entendre auprès des autorités académiques et ministérielles.

Santé mentale

Cette enquête pose un constat alarmant quant à l’état de santé mentale du personnel scientifique universitaire en Fédération Wallonie-Bruxelles. En effet, selon les universités, entre 30 et 40 % d’entre eux déclarent avoir eu recours à une aide psychologique depuis le début de la crise sanitaire. Il a également été démontré, par l’utilisation de l’échelle MBI (2), que la grande majorité des répondants et répondantes (entre 70 et 85 % selon l’université) présentent un risque élevé de burn out . "Je n’arrive plus à déconnecter de mon travail qui a envahi mon lieu de vie", déclare l’un d’eux. Ce mal-être, présent au sein de l’ensemble de la communauté universitaire, est encore plus prégnant pour les chercheurs internationaux. "Très peu de prise en compte de la situation des gens qui vivent seuls comme moi, forcée au télétravail et à l’isolement, faute de pouvoir rentrer dans notre pays d’origine/en famille !", témoigne une chercheuse.

Risque d’abandon des thèses

Un autre élément révélé par l’enquête est l’importance accrue du risque d’abandon des thèses. Avant la crise sanitaire, la situation déjà précaire du métier de chercheur se traduisait par un taux d’abandon de 38 % (3). Selon nos résultats, 50 % des répondants déclarent que, actuellement et par rapport à la période pré-Covid, la probabilité d’abandon est augmentée. "Tout est devenu fade et lassant. Il faut beaucoup d’énergie pour continuer à avancer, mais le manque de perspective ne donne plus envie de s’acharner à continuer." "En un mot, lassitude. En deux, démotivation", confirme un autre témoignage.

Surcharge liée à l’enseignement

L’enquête pointe également une surcharge importante liée à l’enseignement (entre 30 et 60 % selon l’université). En effet, du côté des assistants en particulier, le travail de thèse est couplé à de nombreuses heures d’encadrement pédagogique.

"Une des choses les plus difficiles à gérer, ce sont les changements très fréquents et rapides, qui demandent une grosse capacité d’adaptation et qui impliquent souvent de revoir toute l’organisation qu’on avait préparée en dernière minute car il faut changer les plans en deux ou trois jours de temps", commente un répondant. Le tout-au-numérique a également poussé à une disponibilité permanente des assistants aussi bien vis-à-vis des étudiants que des professeurs.

Pour les assistants devant partager leur temps entre enseignement et recherche, l’augmentation non négligeable du temps consacré à l’enseignement mène à deux situations : (i) une diminution du temps consacré à la recherche (et donc un risque accru de ne pas finir la thèse dans le temps imparti) ou/et (ii) une augmentation du temps de travail les obligeant à y consacrer une grande partie des soirées et des week-ends. Une assistante témoigne : "Immenses difficultés à préserver un mi-temps pour la thèse quand les étudiants sont en si grande difficulté. Nous ne prenons pas seulement soin de nous, mais aussi d’eux, et cela décuple nos charges et notre fatigue."

Nos demandes

L’enquête a établi que l’ensemble des chercheurs et chercheuses sont impactés par la crise sanitaire.

Tout d’abord, nous demandons que les prolongations de contrat proposées par la FWB, le FNRS et les universités ne soient pas limitées à un maximum de trois mois. En effet, cette durée n’est pas adaptée aux besoins exprimés et ne permettra pas de résoudre les problèmes susmentionnés. Nous demandons également que les post-doctorants soient éligibles à ces aides. Actuellement, ils et elles ne disposent d’aucun soutien par rapport à l’impact de la situation sanitaire sur leur carrière.

Dans un second temps, nous souhaitons que celles et ceux n’étant pas actuellement en fin de mandat ne soient pas oubliés le moment venu.

Finalement, dans une perspective plus large, nous constatons que cette crise a pointé et accentué les dysfonctionnements du système actuel. La précarité du métier de chercheur ainsi que la baisse du niveau d’encadrement - charges d’enseignement croissantes à personnel constant - sont les conséquences d’un sous-financement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Celui-ci est dénoncé depuis plusieurs années par les représentants des Corps scientifiques mais également par le conseil des recteurs et rectrices (4). C’est pourquoi nous demandons aux ministres responsables, Mme Glatigny ainsi que M. Dermine, d’agir en conséquence. Le principe d’enveloppe fermée ne fonctionne pas, osez le changer !

>>> (1) Les signataires : Ramzi Ben Hassen (représentant du Corps scientifique de l’ULB), Axelle Koch (coprésidente du Corps scientifique de l’UCLouvain), Aurore Potalivo Richardson-Todd (coprésidente du Corps scientifique de l’UCLouvain), Nissaf Sghaïer (coprésidente du Corps scientifique de l’USL-B), Juliette Woitchik (coprésidente du Corps scientifique de l’USL-B).

>>> (2) https://www.javens.fr/wp-content/uploads/Grille-MBI_mesure_burn_out.pdf

>>> (3) Dethier, B., Bebiroglu, N.,& Ameryckx, C. (Septembre, 2020). La face cachée du doctorat : Témoignages sur l’interruption du processus doctoral en Fédération Wallonie-Bruxelles. Observatoire Série de rapports thématiques #2 : http://www.observatoire.frsfnrs.be/docs/InterruptionDoctoratFullFR.pdf.

>>> (4) http://www.cref.be/communication/20210505_Communique%CC%81_habilitations_CRef.pdf http://www.cref.be/communication/19990309_Declaration.pdf https://plus.lesoir.be/203588/article/2019-01-29/carte-blanche-refinancez-nos-universites-investissez-dans-lavenir-de-la-fwb

>>> Le texte original a été rédigé en écriture inclusive.

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