Protéger les fratries, protéger aussi les enfants seuls

En Belgique francophone, des centaines d'enfants vivent en institution et sont arrachés à leur environnement à l’âge de 6 ans pour changer de maison. On ne peut plus accepter cette situation.

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Contribution externe

La commission de la Justice de la Chambre a approuvé le 28 avril dernier, à l’unanimité moins l’abstention du Vlaams Belang, une proposition de loi de Défi qui consacre le droit des frères et sœurs de ne pas être séparés en cas, par exemple, de divorce des parents ou de placement des enfants en famille d’accueil ou en institution. C’est une avancée majeure, un progrès indéniable pour le bien-être des enfants. Mais, à côté des fratries, il reste d’autres enfants qui voient leurs relations personnelles de base brutalement coupées à un jeune âge. Ces enfants-là aussi, qui vivent en institution, doivent être protégés.

Tout quitter à 6 ans

En Fédération Wallonie-Bruxelles, environ 4 000 enfants vivent en institution. Pourquoi ne vivent-ils pas en famille ? Parce que leurs parents n’ont pas la capacité, à moyen ou long terme, de les élever (problèmes psychologiques, psychiatriques, hospitalisation de longue durée, alcoolisme, drogue, délinquance…). Certains de ces enfants arrivent dans le service d’accueil quand ils n’ont que quelques mois et y restent plusieurs années. D’un autre côté, la réalité pratique des maisons d’accueil est que toutes n’accueillent pas les enfants de tous les âges. Ainsi, certaines sont destinées aux 0-6 ans, d’autres aux 6-18 ans, et d’autres encore acceptent tous les enfants de 0 à 18 ans.

Dans les maisons pour enfants de 0 à 6 ans, le "projet de vie" auquel travaillent les responsables est en priorité de trouver une famille d’accueil pour chacun de ces enfants. Mais les familles candidates manquent cruellement. Que se passe-t-il, dès lors, lorsqu’un enfant atteint l’âge de 6 ans sans qu’on ait trouvé pour lui une famille d’accueil ? C’est simple et tranchant : l’enfant doit quitter la maison (où il est parfois arrivé quand il n’avait que quelques mois), ses éducateurs (les adultes qui l’ont aimé et éduqué), ses camarades de jeu (les autres enfants de l’institution avec lesquels il a grandi), souvent son école (parce qu’il change de commune), en un mot tout ce qui faisait sa vie d’enfant (hors ses parents). Et, juste après ce déracinement, il doit tout recommencer dans une autre maison, faire connaissance, apprivoiser, recréer des liens. Ce chamboulement de tous les repères coïncide en outre souvent avec l’entrée en première primaire, où les adultes attendent de lui qu’il s’applique pour apprendre à lire et à écrire…

N’a-t-on pas le cœur étranglé devant la brutalité de la rupture imposée à des enfants si jeunes ? D’autant plus pour des enfants qui ont déjà été malmenés par la vie. À 6 ans, ne considérons-nous pas nos propres enfants comme tendres et vulnérables ? Comment fait-on fi au XXIe siècle de tout ce qui a été écrit (Dolto, Rufo, Cyrulnik, Van Hemelrijck…) sur l’importance des premiers liens de la vie et de la stabilité affective chez les enfants ?

Ce que nous ne ferions pas à nos propres enfants, nous l’infligeons aux enfants qui nous sont confiés. C’est inacceptable.

Il y a peu, tout quitter, c’était aussi quitter ses frères et sœurs

Les situations sont plus poignantes encore dans le cas des fratries, lorsque deux ou trois frères et sœurs vivent ensemble dans un service d’accueil pour enfants de 0 à 6 ans. Actuellement (mais plus pour longtemps), à ses 6 ans, l’enfant aîné doit quitter ses frères et sœurs et aller dans une maison de "grands". À partir de ce moment, les frères et sœurs se rencontreront, dans le meilleur des cas, une fois par semaine, et souvent moins fréquemment. La proposition de loi adoptée en commission le 28 avril ne devrait plus permettre ce type de séparations.

Des difficultés logistiques et budgétaires

Sur papier, la solution est simple : il faudrait que toutes les maisons d’accueil hébergent les enfants de 0 à 18 ans, c’est-à-dire jusqu’à la majorité. Pour y arriver, il suffirait de réorganiser le système, hérité du passé. Mais cela soulève des difficultés logistiques et budgétaires. Et il y a des besoins plus criants : on manque de places, de bâtiments, les besoins ont augmenté ces dernières années (précarisation de la population), il y a des listes d’attente pour les enfants qui ont besoin d’être retirés de leur famille… Alors la réorganisation du système paraît compliquée. Pourtant, ce ne sont que des difficultés matérielles, infiniment plus légères que la souffrance des enfants. Elles doivent être franchissables.

Protégeons les enfants qui nous sont confiés

En conclusion, le but de cette carte blanche est de demander aux acteurs du secteur et au législateur d’élargir leur réflexion à tous les enfants, au-delà de la problématique des fratries, pour qu’ils ne soient plus coupés de leur entourage et de leur environnement à l’âge de 6 ans, pour leur assurer plus de stabilité affective et préserver la continuité des relations qu’ils nouent, ce qui constitue un des fondements du développement harmonieux de tout être humain.

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