"Je vais tenter ici de décrire au plus près la souffrance de la dépression"

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Contribution externe

Un témoignage de Marie (connue de la rédaction), une des trois référentes pour la Belgique de l'Association française Maman Blues de soutien aux femmes en difficulté maternelle.

Les cartes blanches de professionnels de la santé mentale et des témoignages de parents démunis face à la détresse, voire le suicide de leurs enfants se multiplient et rien ou trop peu ne bouge. Les mots sont dits, répétés, criés – dépression, idées noires ou suicidaires – mais que veulent-ils dire ? C’est compliqué de mesurer ce qu’ils recouvrent quand on ne les a pas expérimentés dans sa chair, même si cela n’empêche ni l’empathie ou la bienveillance. Je vais tenter ici de décrire au plus près la souffrance dont on parle. La personne en dépression en est souvent incapable au moment où elle le vit, le vide abyssal dans lequel elle s’enlise l’y empêche. Ce n’est que quand on ressort la tête de l’eau qu’on peut faire appel à ses souvenirs pour s’y essayer.

"Franchir la porte d’un hôpital psychiatrique"

Deux semaines après la naissance de ma fille, une grossesse idyllique et l’euphorie des premiers instants de vie à cinq, j’ai senti que je sombrais. Le stress s’est installé insidieusement dans tous les pores de ma peau, j’étais de plus en plus nerveuse et agitée. Je voulais lancer une machine et je filais remplir le lave-vaisselle, je commençais des choses sans plus les achever, une vraie poule sans tête. D’habitude si organisée, j’ai commencé à perdre le sens des priorités. Tout devenait urgent et la décision la plus anodine était source d’angoisse.

J’ai vite compris qu’il s’agissait d’une dépression post-partum. Quand je pleurais en regardant ma fille (par la suite je ne pourrai même plus la regarder), ce n’était pas un coup de blues mais du désespoir. Celui de voir le temps passer sans pouvoir profiter de mon bébé et cette peur que cela ne s’arrête jamais. C’est ma maman qui me voyant un jour incapable de réagir aux pleurs de ma fille qui avait faim m’a emmenée aux urgences psychiatriques de St Luc. L’accueil qui m’y a été réservé a été un pas de plus vers l’enfer : trois personnes m’ont analysée comme un rat de laboratoire, demandé platement si j’avais pensé au suicide avant de me laisser seule dans une cellule durant ce qui m’a semblé être une éternité pour délibérer de mon cas. Verdict : pas de place pour moi en structure d’accueil avec mon bébé, un rendez-vous dans deux jours avec un psychologue et ce message d’encouragement – une hospitalisation ne changera rien, vous aurez toujours trois enfants et la charge qui va avec en sortant, bon courage. Le sol s’est dérobé sous mes pieds face à ce constat glaçant : on ne pouvait rien faire pour moi.

Ce n’est pas facile de franchir la porte d’un hôpital psychiatrique, et comme me l’avait gentiment dit la secrétaire à l’entrée, c’est le premier pas qui est le plus difficile à franchir. Eh bien non, le plus difficile n’est pas de demander de l’aide mais d’en recevoir. Et de voir ainsi s’envoler le dernier espoir qu’il nous reste de pouvoir sortir de ce trou noir dans lequel on s’enfonce un peu plus chaque jour inexorablement.

En racontant à ma mère cette scène digne d’un mauvais polar – les couloirs aussi longs et sinistres que la tête de la psychiatre et de l’infirmier de la cellule, l’horreur de la situation, cette attente lancinante seule et loin de mon bébé que j’allaite et qui hurle encore et encore, le soir qui tombe, mes garçons et leur papa qui sont loin de se douter où je me trouve – un sourire se dessine sur mon visage, je crois même que j’ai ri. J’ai eu la chance de pouvoir en rire car ma maman était là pour me relever et mettre tout en place pour ma survie. Dès ce soir-là, mes proches se sont relayés pour me soulager un maximum des tâches logistiques et que je puisse consacrer le peu de vie qu’il me restait pour préserver des moments de tendresse avec mes enfants et ne pas perdre le lien avec eux. Mais si je n’avais pas été si bien entourée ? Si j’avais dû repartir seule dans la nuit avec mon bébé qui hurlait ?

"Je hurle du silence"

Les premiers mois, il y a encore des hauts et des bas, puis les crises s’amplifient et les répits se raccourcissent pour finir par disparaître. Les larmes sont remplacées par une angoisse dévorante qui surgit dès l’aube et s’intensifie au moment du lever où les petites choses du quotidien deviennent une montagne infranchissable. Sortir de mon lit est devenu le Mont Blanc, les boîtes à tartines à remplir, l’Everest. Les enfants partis, je rampe dans les escaliers pour me recroqueviller dans mon lit. C’est la seule position qui rend la souffrance moins insupportable. Me balancer doucement m’apaise aussi un peu. Et je regarde cette branche de sapin qui danse avec le vent, je ne la quitte pas des yeux, je m’y accroche pour surmonter les vagues de douleur qui m’engloutissent. Quand le supplice s’aggrave, je me tortille en gémissant, je voudrais crier mais je hurle du silence.

Décrire cette douleur n’est pas un exercice facile. Il y a les symptômes physiques liés à l’angoisse (les chutes de tension, les nausées, les tremblements incontrôlés, les difficultés à respirer) mais ce n’est pas ça qui est douloureux. La douleur est psychique, un carcan qui enserre la tête, le cœur et l’esprit, cette impression d’étouffer et ce brouillard, épais et terrifiant. Je ne sais plus lire depuis des mois, ni regarder la télévision ou écouter de la musique. Il y aussi cette incapacité à se projeter dans l’avenir, puis même au-delà d’une semaine, quelques jours et puis plus du tout. Je ne sais pas si je vais encore pouvoir tenir cette seconde alors tu comprends maman, savoir quel jour tu devras garder les enfants pendant les vacances de carnaval, je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Tout est noir. J’ai peur, j’ai mal, je ne suis plus qu’une ombre, je ne sais plus qui je suis, ni si j’ai été un jour vivante.

"Ne raccroche pas, j'arrive"

Et puis arrive le jour Z, celui où si l’aide ne vient pas, le cauchemar prendra fin. Mon compagnon est parti en voyage d’affaire ce matin, ma maman arrive à midi, je n’ai que quelques heures à tenir. Je prépare mes trois enfants en mode automatique. Je ne suis plus moi-même mais un robot qui avance pour que ce soit vite fini. Vite rentrer de l’école avec ma fille sous le bras et retourner dans mon lit quand sa grand-mère arrivera pour s’occuper d’elle. Mais ce jour-là, je ne sais pas attendre les 3h qu’il reste. Je dépose le maxi-cosy au milieu du salon et j’appelle mon papa au secours. Maya dort mais si elle se réveille je ne saurai pas m’en occuper. Il faut que tu viennes. J’ai peur pour Maya. Mon papa a compris à ma voix que c’est grave. Il se met en route – Marie je suis dans la voiture, j’arrive, respire, reste en ligne, comment va Maya ? – je suis là dans 20 minutes, ça va aller, ne raccroche pas, j’arrive.

Maya a attendu que son papy arrive pour se réveiller. J’ai appelé ma psychiatre en tremblant, je lui ai décrit cette crise insoutenable, elle était occupée et m’a dit de prendre du sédinal et de la rappeler le lendemain… Du sédinal… autant proposer de l’arnica à un homme qu’on vient de rouer de coups de batte. Je n’ai plus qu’une vision en tête, une vision que je n’avais jamais eue jusqu’ici, je ne vois plus que les couteaux de cuisine, ils prennent toute la place, leurs lames, luisantes et tranchantes, bien plus qu’elles ne le sont en réalité. M’éloigner de la cuisine et des fenêtres. Je ne veux plus vivre ce calvaire mais même la mort me terrifie. Je n’ai plus aucun espoir donc qui me dit que la mort ne sera pas pire encore que la vie ? Je suis prisonnière, je ne vois plus d’issue. Je ne suis pas en boule dans mon lit cette fois, je ne sais plus me coucher ou m’asseoir, je marche à grandes enjambées rapides, d’un endroit à l’autre du salon et je me concentre pour respirer le temps que maman arrive. Elle m’emmène chez mon médecin traitant en désespoir de cause. Elle me connait et voit de suite que c’est sérieux. Mettre des mots sur les maux : une dépression post-partum qui n’a pas été prise en charge à temps (ma fille est née fin août, ma visite à St Luc date du mois d’octobre, nous sommes mi-janvier, j’ai eu le temps de plonger très loin). Le xanax qu’elle me prescrit me permettra de tenir les quelques semaines qu’il faudra encore avant que les antidépresseurs n’agissent.

"J’ai enfin été entendue"

La psychiatre qu’elle me recommande sera la seconde main tendue. Elle confirme que je suis dans la phase aigüe d’une dépression sévère et m’explique ce qu’est une dépression, le manque de sérotonine, les différentes phases et les étapes de la guérison. Comme je suis descendue fort bas, ce sera long mais le traitement qu’on m’a prescrit est le bon. J’ai enfin été entendue. Je ne suis pas folle et je vais m’en sortir. Après six semaines, les antidépresseurs agissent, d’abord sur les angoisses. L’étau se desserre. La fatigue est très forte pendant encore plusieurs mois mais on m’y a préparée. Mon corps a tenu tous ce temps sur l’adrénaline et le stress, celui-ci étant effacé par les antidépresseurs, la fatigue s’autorise enfin à sortir et elle est intense. Mais le sens de la vie a refait surface, la joie est revenue. Mon énergie aussi finira par revenir en été. Il aura fallu presqu’un an pour passer à travers toutes ces couleurs de l’arc en ciel. J’ai perdu les 7 premiers mois de la vie de ma fille mais il me reste tous les autres à savourer peut-être encore davantage après cette épreuve.

On peut mourir d’une dépression. On peut aussi en guérir à condition d’être bien entouré et de rencontrer des professionnels compétents et à l’écoute. La première psychiatre qui m’a suivi et qui a pignon sur rue, me disait que ça allait aller mais n’a jamais pris le temps de m’expliquer ce qui m’arrivait, ce qui n’a fait qu’augmenter la peur qui m’assaillait. Quand on a toujours été combatif et énergique et qu’on ne parvient plus à trouver du sens dans rien, qu’on voit les gens vivre dans un film dont on n’est plus acteur, que le simple fait de se laver, s’habiller ou manger devient incongru et inutile, que même respirer demande un effort, il y a de quoi paniquer.

"Écoutez"

Le chemin pour trouver le psychiatre ou le psychologue qui nous convient est long et ardu, celui de la guérison l’est tout autant, sans compter le risque important de rechute tout au long de la vie. J’entends parler les politiques de l’importance de dégager des moyens pour les soins mentaux et ça l’est (d’autant que les places en psychiatrie étaient déjà à flux tendu avant la crise sanitaire) mais la nécessité absolue est de s’atteler à la prévention. Il est intolérable que des mesures sanitaires précipitent des gens bien portants dans la détresse la plus totale. Soigner une maladie en en provoquant une autre, elle aussi grave et potentiellement mortelle, n’a pas de sens. Les dégâts des confinements successifs n’ont pas fini de se faire sentir et le déconfinement ne doit pas nous faire oublier l’urgence de s’atteler à cette gestion de la santé mentale.

Il ne suffit pas non plus de dire qu’il faut davantage de professionnels et de places d’accueil, il faut aussi veiller à la formation de tous et revoir la notion d’urgence. Quand on arrive en psychiatrie, le temps se compte en secondes ou en minutes, pas en heures ou en journées. Proposer aux urgences psychiatriques un rendez-vous avec un psy deux jours plus tard équivaut à proposer à quelqu’un qui se vide de son sang de revenir le lendemain pour en discuter. ll y a des professionnels compétents et humains mais les témoignages comme le mien sont loin d’être rares. Il faut le savoir pour pouvoir y remédier, surtout à l’heure où les demandes explosent.

Combien parmi les décideurs ont-ils déjà vécu une dépression ? Je ne le souhaite à personne, mais de grâce, écoutez les professionnels du secteur ou les témoignages de ceux qui l’ont vécu. C’est difficile d’en parler dans une société qui renvoie souvent une image des dépressifs associée à la faiblesse. Or je peux vous assurer que de la force et du courage, il en faut une sacrée dose pour sortir d’un tel gouffre. Et nous sommes tous concernés : la dépression peut toucher chacun d’entre nous à un moment ou un autre de sa vie. Personne n’est immunisé contre elle et aucun vaccin n’a encore été mis au point pour s’en protéger.

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