Marie-Laure Roggemans : "À Bruxelles, on est toujours au Moyen-Âge en matière d’urbanisme"

Corps et âme, Marie-Laure Roggemans a investi sa vie pour Bruxelles, une ville qu'elle aime tant. Comme personne, elle en raconte les évolutions, les blessures, l'avenir, et se confie à La Libre.

Peu de gens connaissent Marie-Laure Roggemans. Pourtant, sans elle, Bruxelles serait moins belle. Bruxelles, c’est notre capitale à tous. Peut-être ne l’aimons-nous pas assez.
Si belle à la fin du 19e siècle, avec ses grands boulevards, ses petits quartiers, ses parcs, Bruxelles a beaucoup souffert tout au long du vingtième siècle. Pour relier les gares entre elles, pour permettre aux voitures d’arriver sans encombre jusqu’à la Grand-Place, on a démoli, démoli, démoli et défiguré Bruxelles. Les promoteurs immobiliers, certains d’entre eux en tout cas, obnubilés par les bureaux, ont fait le reste. Il a fallu qu’une conscience citoyenne se développe dans les années 1960 et que des quartiers disent “Stop”. C’est ce mouvement que Marie-Laure Roggemans a d’abord étudié avant de s’investir, corps et âme, pour donner à sa ville un plan régional de développement. Pionnière, Marie-Laure Roggemans a consacré sa vie à une ville qu’elle aime autant avec son cœur qu’avec ses tripes. À 75 ans, dotée d’une incroyable énergie, elle n’a pas fini de lutter pour désenclaver, animer les quartiers et forcer le dialogue entre les institutions qui, trop souvent, s’ignorent.

Dans quelle famille avez-vous grandi?

Toute mon histoire se déroule le long de la frontière linguistique. Je suis née à Hal en 1945. Maman était Wallonne, de Tubize ; papa était Flamand, de Beersel. Ils avaient eu, tous les deux, une enfance malheureuse. Mes parents ont décidé de privilégier leur famille et d’en faire le point fondamental de leur existence. Papa était ingénieur industriel en brasserie malterie. Maman était institutrice mais elle n’a jamais exercé. Elle a élevé ses quatre enfants de manière très classique. J’ai baigné dans un milieu très diversifié. Enfants, nous jouions avec les “kets” qui vivaient dans les logements sociaux. Je parlais le patois de Hal. Maman était croyante. Papa était vraiment un mécréant. La seule dispute entre eux que j’ai connue fut lorsque j’ai renoncé à aller à la messe, maman reprochant à papa de ne pas avoir donné de cohérence dans l’éducation de ses enfants. Ce qui est faux.

Quelle enfant étiez-vous ?

Heureuse. Gaie. Et aussi très sérieuse dans mes études. J’ai été au Lycée Dachsbeck, à la ville de Bruxelles, qui offrait un enseignement de grande qualité avec de remarquables professeurs. Le Lycée était fréquenté par des filles issues d’un milieu social très favorisé. J’ai connu un profond bouleversement car je ne me sentais pas comme elles. C’est là que j’ai pris conscience des différences sociales. J’ai été très marquée et cela m’est resté. À l’université, j’ai choisi les sciences sociales. Car je voulais m’intéresser à ces différences. J’étais la première de la famille à aller à l’université. J’ai été repérée par Henri Janne, professeur et directeur du Centre de Sociologie générale de l’ULB qui m’a engagée pour effectuer une recherche sur la grande ville, son évolution, la vie de quartier, les nouvelles sociabilités. Le principal avantage de la grande ville des années 1970 était la liberté et l’anonymat.

Il y eut, ensuite, cette rencontre fondamentale avec Manuel Castells...

Oui, Manuel Castells était un monument de la sociologie contemporaine. Il avait lu mon petit livre La ville est un système socialet m’a invitée à suivre pendant deux ans son séminaire à Paris. J’étais très intimidée par ce milieu. Au début, je n’y comprenais rien. Castells m’a pris sous son aile protectrice. Nous déjeunions souvent ensemble. Sur un bout de nappe en papier, il m’écrivait ce que je devais lire. Et j’ai tout lu ! J’ai obtenu la plus grande distinction pour mon doctorat malgré mon option structuralo-marxiste. Il portait sur la planification urbaine de l’agglomération bruxelloise, l’importance de cet outil pour maîtriser le développement de la ville et l’usage immodéré des dérogations par rapport aux plans dont se dotaient les pouvoirs publics.

La Belgique avait accumulé un sérieux retard en matière de planification urbaine...

Les pays qui nous entourent avaient déjà une armature de maîtrise de l’aménagement du territoire depuis 1900. La Belgique ? Rien de rien. Chez nous, la première loi sur l’urbanisme datait de 1962. Cette loi démontrait que la Belgique est un État extraordinairement faible en matière d’aménagement du territoire. Il n’y avait pas de plan national et pas de plans régionaux non plus mais des plans de secteurs qui mis bout à bout couvriraient le territoire national.

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© Marie Russillo


Et quelle était votre conception de l'aménagement du territoire?

Dans ma petite tête, je considérais, et considère toujours, que l’aménagement du territoire, l’urbanisme et même l’architecture sont des outils fantastiques de démocratisation de la société. Barack Obama avait voulu être architecte. Dans un de ses discours il a dit : l’architecture est l’art le plus démocratique.

C’est cette ligne de conduite qui a balisé toute votre carrière…

Oui, c’est cela qui m’a conduit. Je me suis rendu compte que je n’avais pas l’âme d’un chercheur : je souhaitais m’engager. J’ai fréquenté le “club socialiste”, où j’ai rencontré Charles Picqué avec lequel j’ai toujours eu une très grande complicité professionnelle. J’ai travaillé au cabinet d’Henri Simonet, alors socialiste qui, en plus des Affaires étrangères, avait reçu un petit “truc” supplémentaire : la rénovation urbaine. C’est là que j’ai rédigé le premier arrêté royal de la rénovation urbaine à Bruxelles en étroite collaboration avec Inter environnement et ceux qui étaient à la base des mouvements sociaux du Quartier Nord et des Marolles. Ensuite, je suis entrée la Fondation Roi Baudouin puis j’ai été détachée au cabinet de Charles Picqué pour y rédiger le premier projet du plan régional de développement. Un travail fantastique dans une ambiance incroyable. Nous voulions tout reconstruire, tout réinventer. En 1997, Bernard Foccroule, chargé de préparer “Bruxelles 2000” m’a demandé de prendre en charge la problématique de l’aménagement du territoire.

Vous ne vous êtes donc jamais arrêtée de travailler…

Non… Je suis passionnée. J’ai toujours travaillé avec l’administration où il y a beaucoup d’élites mais encore aujourd’hui si peu reconnues. À 65 ans, j’ai créé une petite SPRL pour continuer à travailler sur l’aménagement du quartier européen. Quand j’ai eu 70 ans, Paul Dujardin qui dirigeait Bozar et Michel Draguet, directeur des Musées royaux, m’ont demandé de présider l’association du Monts des Arts.

La culture est le plus ancien habitant de ce quartier...

C’est un pôle remarquable. Il offre une très haute concentration d’équipements culturels à rayonnement national et international : les musées royaux des Beaux-arts, la Bibliothèque royale de Belgique, Bozar, le musée Belvue, celui des instruments de musique, le centre culturel ING… auxquels il faut ajouter l’Église Saint Jacques et l’Église protestante de Bruxelles. Nous avons deux préoccupations : le désenclavement du site et le dialogue entre ces institutions. Il faut qu’elles se parlent. Cela n’est pas simple : les culturels sont parfois plus violents que les politiques. Cela avance bien : nous allons créer un festival sur les panoramas, avec les terrasses sur les toits, les balcons.

"À l’époque, l’ambition était de créer de l’autoroute jusqu’à la Grand-place Bruxelles !”

Pouvez-vous expliquer pourquoi Bruxelles est devenue cette ville à la fois merveilleuse et si désordonnée ? Pourquoi n'a-t-elle pas pu préserver ses trésors ?

Pour comprendre le Bruxelles d’aujourd’hui, il faut rappeler ce qui s’est passé lors des deux derniers siècles. Avant le 19e siècle, la vallée de la Senne, les remparts, le port et les quartiers néoclassiques formaient la ville. En 1830, elle connaît un boom démographique incroyable. Pendant l’industrialisation qui a suivi, s’est créée la différence entre le quartier Léopold, devenu celui de l’aristocratie et la haute bourgeoisie, et celui des ouvriers qui se sont établis le long du canal, à Molenbeek et dans tout le nord, nord-est de Bruxelles.

À cette période, les travaux agrandissent et embellissent la vie...

Oui, au 19e siècle, de grands travaux sont entrepris, principalement sous l’impulsion de Léopold II. Les grands boulevards périphériques apparaissent suivant le dessin des anciens remparts ainsi que les grands tracés et les parcs urbains. Sur le plan urbanistique, l’époque léopoldienne a été fantastique pour Bruxelles. On a construit de nombreux bâtiments imposants : le Palais de Justice, la Bourse et les gares en étoile. Mais au 20e siècle, pour réunir les gares, on a construit la Jonction Nord-Midi : un drame. De nombreux quartiers ouvriers ont disparu. C’est aussi l’époque des expositions universelles : 1887, 1910, 1935. D’énormes aménagements ont été réalisés pour les transports en commun. Mais en détruisant beaucoup.

Quand les grands déséquilibres sont-ils apparus ?

Le plus fondamental a eu lieu dans les années 1950 en prévision de l’Expo 1958 qui privilégiait le tout à l’automobile. L’ambition était de créer de l’autoroute jusqu’à la Grand-place de Bruxelles ! On a démoli à tout va. Dans les années soixante, l’Europe a débarqué. Dans tout le centre, dévolu aux bureaux, il y a eu des démolitions massives, comme la maison du Peuple de Victor Horta.

Personne ne s'est révolté ?

Si, bien sûr. À partir de ce moment-là, les habitants se sont révoltés, des groupes se sont formés. Mais l’État national était favorable aux autoroutes urbaines. À la tête des Travaux publics, se trouvaient des ingénieurs des ponts et chaussées qui pensaient “routes et autoroutes”. On a démoli le quartier nord. Puis la première crise pétrolière est arrivée. Les travaux ont été arrêtés. Mais tout avait été démoli. À partir de 1975, la préservation du patrimoine s’est imposée, notamment sous l’impulsion de Guy Cudell, bourgmestre de Saint-Josse, secrétaire d’État aux affaires bruxelloises. C’est lui qui a rédigé le plan de secteur de 1979. La priorité est allée aux habitants. Les démolitions massives ont été arrêtées. Mais la Région bruxelloise n’existait pas encore et le secrétaire d’État était sous tutelle nationale. Nous manquions d’outils pour préserver Bruxelles. Il a fallu attendre la régionalisation pour avoir une vision, agir et préserver.

Les dégâts ont été considérables, la qualité de vie s'est dégradée...

La logique était tertiaire : priorité aux services, l’industrie était en recul. Dans les années 1980, il y avait encore 20 % d’emplois industriels à Bruxelles et 80 % d’emplois tertiaires. La tendance s’est accentuée par la suite. Bruxelles devait devenir le CBD, le Central Business District pour les institutions belges et le quartier européen. Cela s’est produit avec une brutalité extraordinaire. Le Berlaymont a été construit puis le Juste Lipse. Les promoteurs immobiliers britanniques ont débarqué ; ils ont acheté massivement puis ont revendu. Dans ce quartier, la plupart des magnifiques hôtels de maître ont été démolis. Les milieux aisés ont quitté Bruxelles pour s’installer en périphérie. Mais les milieux populaires se sont retrouvés asphyxiés sans pouvoir quitter la ville

N’est-il pas regrettable que Bruxelles ait donné son nom à la "bruxellisation", un concept de ratés et de dérives, un contre-exemple ?

Depuis que la Région existe, les choses vont un peu mieux. Le libéralisme débridé en matière architecturale a pris fin. Avant, il n’y avait aucune réflexion sur la mixité entre le logement et les autres activités de la ville. Pour moi, la mixité, c’est un mot sacré. Aujourd’hui l’industrie proprement dite a pratiquement disparu. Par contre la distinction entre les activités tertiaires et les activités numériques se réduit considérablement et il faut en profiter pour introduire la mixité partout où c’est possible.

La Commission européenne envisage une réduction de ses bureaux. Une bonne nouvelle ?

Vraie question. On ne va pas remplir ces bureaux avec des habitants. Il faut étudier cette question. En Flandre, la réflexion est déjà beaucoup plus avancée qu’à Bruxelles. Ce retard est un drame. Certaines sociétés ont déjà 20 – 30 % de mètres carrés de bureaux en trop. Que va devenir Bruxelles avec le développement du télétravail ?

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© Marie Russillo



“Les architectes sont souvent payés par les promoteurs…”

En 2008, l'architecte Christian de Portzamparc a conçu le "projet urbain Loi" qui autorisait des gabarits très élevés. Le projet a été mal reçu...

J’ai piloté le projet, je ne suis peut-être pas tout à fait objective. Nous avons pensé qu’il fallait concentrer les bureaux sur la rue de la Loi, qui est aujourd’hui un boyau avec des immeubles sans aucune importance architecturale. La cherté du terrain est telle qu’il fallait monter. Dans ce projet, les bureaux étaient concentrés rue de la Loi et nulle part ailleurs. Le reste devait être récupéré pour du logement. C’était cela le deal. Notre politique était volontariste. Le public n’a pas compris le plan de Christian de Portzamparc. Nous avions organisé une très belle exposition pour le présenter et l’expliquer. Mais l’expo n’a duré que huit jours parce que Bruxelles accueillait le Tour de France…

Pourquoi n'avez-vous pas été suivie, politiquement ?

Ici, on est toujours au Moyen-Âge en matière d’urbanisme… Le projet de Portzamparc prévoyait certes des immeubles hauts mais, au sol, il y avait énormément de vert : tout était verdurisé. Le rez-de-chaussée faisait la part belle à la mixité commerciale. Mais voilà, certains, à la Commission royale sont systématiquement opposés aux tours. Je ne comprends pas cette phobie des tours. Pourtant, les arrières de la rue de la Loi sont monstrueux.

On construit encore des tours. Parfois très laides. Or il peut y avoir de jolies tours...

Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas parce que vous donnez des indications d’urbanisme que l’architecture sera bonne et belle. Les architectes sont souvent payés par les promoteurs… Autre difficulté : la multiplicité des pouvoirs compétents. Pendant des années, il y a eu une rivalité entre la ville de Bruxelles et la Région bruxelloise.

Si vous aviez tous les pouvoirs à Bruxelles, quelle serait votre action prioritaire ?

Le mot d’ordre serait : faire et faire plus vite. Il faut aussi arrêter de penser que le commun des mortels peut s’occuper d’architecture et d’urbanisme. Que l’on me comprenne bien : la concertation est indispensable pour permettre aux citoyens de donner leur avis sur certaines fonctions, le logement, les espaces verts par exemple. Je suis favorable à la concertation bien sûr. Mais pas sur tout et à propos de tout. Je trouve cela parfois détestable. Je sais que cela n’est pas très populaire. Mais à chacun son métier. Quand on entre dans des discussions sur l’architecture, il faut impliquer des gens compétents, y compris le Bouwmeester, bien entendu qui fait du très bon travail mais qui est souvent mis de côté.

Quelle doit être la ligne de conduite ?

À présent, il faut démolir le moins possible.

Bruxelles a tendance à se replier. On réduit les axes de pénétration, établit un péage urbain...

Il faut une concertation absolue avec les deux autres Régions. On ne peut discuter de l’aménagement de Bruxelles coincé dans nos 19 communes. Il faut raisonner sur une aire qui corresponde aux deux anciennes provinces de Brabant. La vitalité de Bruxelles en dépend. Je pense aussi qu’il faut réduire l’impact de la voiture en ville. Cela peut aller de pair avec le développement du quaternaire et des transports en commun.

“J’ai l’amour de la vie”


Où rêvez-vous de vivre ?

J’adore ma ville. Je voudrais qu’elle soit un peu plus propre. Je vis à Ixelles. Je suis une provinciale qui a adopté Bruxelles. J’adore m’échapper dans l’Ombrie, les Marches ou le Lubéron où je vais chaque année

Comment vous ressourcez-vous ?

Le week-end, avec mon compagnon, nous nous promenons dans les quartiers, à Anderlecht, Molenbeek, de l’autre côté du Canal. Formidable. Il y a des tours de 12 étages mais dans une très belle verdure. Ce sont des quartiers très agréables.

En qui, en quoi croyez-vous ?

Grande question. Je vis avec l’absurde. J’ai lu beaucoup Camus, mon maître à penser. Il faut se révolter. Ma vie est une éternelle révolte. Je ne crois en rien. Mais j’adore les églises.

Pensez-vous à la mort, parfois ?

Oui, à 75 ans, je commence à y penser. Et c’est difficile à porter. Mais je n’ai pas fini ce que j’avais à faire. J’ai l’amour de la vie en moi.

Qu'est-ce qui vous a construite ?

Mon enseignement secondaire avec des professeurs magnifiques, l’université et mon doctorat qui m’a donné des lunettes pour comprendre ce que je ne supporte pas à savoir les différences de classe qui restent trop importantes.

Bio express

1945 Naissance à Hal.

1968 à 1976 Chercheuse et assistante à l’ULB.

1976 à 1978 Conseillère au cabinet d’Henri Simonet.

1979 à 1985 Directrice d’un programme expérimental de logements à la Société de développement régionale wallonne.

1985 à 2015 Directrice à la Fondation Roi Baudouin et plusieurs fois détachée au cabinet de Charles Picqué pour coordonner le premier Plan régional de développement et pour diriger le volet des infrastructures culturelles dans l’équipe de BXL 2000.

2005 à 2015 Déléguée de la Région au développement du quartier européen.

Aujourd’hui, présidente de l’ASBL Mont des Arts, administratrice déléguée du Musée Horta, administratrice au Botanique.

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