La belle histoire d’un rescapé de la Shoah qui a légué sa fortune au village qui l'a sauvé

Le legs d'Erich Schwam au village français de Chambon-sur-Lignon est une piqûre de bonté dans cette période troublée.

La belle histoire d’un rescapé de la Shoah qui a légué sa fortune au village qui l'a sauvé
©AFP

Chemin de traverse. Une chronique de Xavier Zeegers (xavier.zeegers@skynet.be)

C’est sans surprise que la littérature regorge de récits où une cupidité engraissée de bassesse décrit l’accession soudaine à des fortunes imméritées, cette lie des héritages crapuleux décrits par Balzac, Maupassant ou Jane Austen, voire même l’héritière de L’Oréal, Geneviève Bettencourt, qui fit fantasmer des esprits fétides. Mais le meilleur existe, même le plus noble. C’est ce qu’a dû penser Jean-Michel Eyraud, maire du village de Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire (2 500 habitants), en découvrant qu’un ancien administré léguait à sa commune un héritage de 2 millions d’euros pour la jeunesse et son éducation.

L’exil

Une grande surprise mais pas incongrue vu le parcours du donateur, décédé le jour de Noël 2020 : Erich Schwam. Ses parents, juifs, durent quitter Vienne, suite au viol (consentant à 99,73 %) de l’Autriche par les nazis. Son père, médecin, ne put plus exercer, et, ses biens étant confisqués, ce fut l’exil à… Bruxelles. D’où ils seront aussi expulsés, car étrangers et sans ressources. 

Ensuite, via deux camps d’internement pour réfugiés, ils échouèrent à Drancy, l’antichambre d’Auschwitz. Une providentielle infirmière autrichienne les effacera de la liste, les orientant vers un village huguenot dans la région du plateau Vivarais-Lignon. Ils y vécurent cachés, et, si les parents rentreront après la guerre, leur fils Erich resta, étudia au collège Cévenol dirigé par le pasteur André Trocmé et son épouse Magda, grands résistants et pacifistes non violents. Il obtint son Bac en 1949, fera des études supérieures, épousera une Française, mais sera mobilisé en 1956 pour défendre son nouveau pays, l’Algérie… française. La guerre, encore ! Mais il en sortira aussi et fera une brillante carrière dans le secteur pharmaceutique dans la région lyonnaise. Discret, il meurt à 90 ans mais laissant un testament prouvant qu’il n’avait rien oublié de sa thébaïde dite de la "Montagne-refuge" s’assurant que l’heure de son dernier départ soit aussi celle de l’expression de sa gratitude. Et un pari sur l’avenir. 

"Nous voulons que ce village reste une source d’espoir pour tous. Son histoire illustre une adhésion au primat de la conscience individuelle liée au bien commun, à la résistance morale au mal, à un évangélisme social au-delà de tout cadre étriqué", commente le maire actuel. Bien que reconnu par Yad Vashem comme "Juste parmi les nations", ce terroir bienveillant accueillit aussi les non-juifs, les fuyards du STO, des réfugiés antifranquistes espagnols, des condamnés de la Commune de Paris en 1871, des prêtres réfractaires au serment de fidélité à la Constitution de 1790, et très logiquement les victimes des dragonnades de Louis XIV après la stupide révocation de l’Édit de Nantes.

Tous savaient, tous se turent

Comment agir pour qu’un fauve ne puisse pas broyer sa proie ? Dresser un mur de silence, lisse au point que les griffes du prédateur n’aient aucune prise. Quasiment tous savaient. Ils se turent, sachant que le silence est le meilleur allié contre les tourmenteurs. Le lieu, stratégique car isolé, fut un vaste phalanstère humanitaire avec des filières de survie et d’évasions, tels les écoles, des hôpitaux, les camps de jeunesse, des pensions de famille, les cabanes isolées dans les forêts ou la montagne. Albert Camus et André Chouraqui furent familiers du lieu, qui les inspira.

Dans son dernier livre, Les Cerfs-volants, (1980) Romain Gary conclut ainsi : "Je termine ce récit en citant le pasteur Trocmé et le village de Chambon-sur-Lignon car on ne saurait mieux dire." Puis il se suicida, sans songer que l’encre noire où il trempa son stylo contenait encore les couleurs de l’espérance : celle d’une lutte séculaire, inspirante, qui n’est pas prête, elle, à mourir.

Ce village emblématique rendra hommage à Erich Schwam durant tout l’été. Il ne saurait mieux faire…