Faut-il établir la fête Pâques à une date fixe? L'évêque de Liège répond à cette proposition

La date de Pâques, établie sur le calendrier lunaire, varie d’une année à l’autre. Faut-il la fixer une fois pour toutes ? L'évêque de Liège ne le pense pas. On perdrait le sens, la force symbolique et œcuménique que comporte le calendrier actuel.

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Contribution externe

Une carte blanche de Jean-Pierre Delville, évêque de Liège.

Le 23 mai 2021 est paru dans La Libre Belgique un article suggérant d’attribuer une date fixe à la fête de Pâques, par exemple le dernier dimanche de mars. Aujourd’hui, par contre, la date de Pâques est fixée, depuis le Concile de Nicée en 325, au dimanche qui suit la première pleine lune de printemps. 

Je comprends que l’établissement d’une date fixe faciliterait l’organisation de différents temps de l’année. Cela pourrait avoir un aspect œcuménique si cette idée était acceptée de commun accord par différentes Églises. Cependant je crois qu’une date fixe pour Pâques est une fausse bonne idée. En effet cette perspective anéantirait tout le symbolisme sous-jacent à la fête de Pâques.

Pâques est déjà œcuménique

D’abord, je voudrais souligner que la fête de Pâques est déjà œcuménique : en effet pour toutes les Églises chrétienne et pour le judaïsme, la fête de Pâques est célébrée à la première pleine lune de printemps. La question de la variation de date touche à la manière de calculer la date du printemps, selon l’endroit où on se trouve et selon le calendrier qu’on utilise. Mais partout Pâques est célébrée en lien avec la pleine lune. Ce n’est pas un fait secondaire : c’est un fait profondément œcuménique, qui unit le judaïsme et toutes les confessions chrétiennes.

La pleine lune ou la lumière dans la nuit

Cette unité autour de la pleine lune est profondément symbolique. 

Elle manifeste que Pâques est une lumière dans la nuit. Si l’on oublie la pleine lune de la nuit pascale, on ne comprend pas comment le peuple hébreu a pu fuir en pleine nuit l’esclavage subi en Égypte (Ex 12,31). On ne comprend pas comment Jésus a pu être arrêté en pleine nuit au Jardin des Oliviers (Mt 26,17-46). On ne comprend pas comment les disciples d’Emmaüs ont pu retourner à Jérusalem en pleine nuit, après avoir soupé avec Jésus (Lc 24,33). 

Ces faits ne sont que des indices de l’importance de la pleine lune pour signifier le salut de l’humanité malgré les ténèbres de la nuit qu’elle peut endurer. Assigner une date fixe à Pâques supprimerait toute la compréhension symbolique de la lumière que la fête représente par rapport aux ténèbres. À une époque, où tout a tendance à être soumis à la technologie, la dimension symbolique des choses doit être sauvegardée, comme réserve de sens et source d’inspiration.

L’équinoxe ou la dimension cosmique

La fête de Pâques a lieu après l’équinoxe de printemps. D’une autre manière que la pleine lune, cela signifie la victoire de la lumière sur les ténèbres, puisqu’à partir de l’équinoxe, les jours sont plus longs que les nuits. La totalité du cycle de Pâques, depuis le carême jusqu’à la fin du temps pascal, est liée à l’équinoxe, et donc à la victoire du jour sur l’obscurité de la nuit. 

Si l’on considère que, dans les langues bibliques, le soleil est masculin et la lune, féminin, on constate que Pâques est aussi la rencontre du masculin et du féminin. C’est vrai aussi dans les langues germaniques, mais en sens inverse : la lune (der Mahn) est un mot masculin, le soleil (die Sonne) est un mot féminin. De toute façon, cela donne une dimension anthropologique à la fête en suggérant que la rencontre du soleil et de la lune représente l’union de l’homme et de la femme, ainsi que l’amour et la fécondité qui en résultent. 

Pâques entre ainsi dans une dimension cosmique, puisque les éléments du cosmos reflètent les éléments de la nature humaine. Assigner une date fixe à Pâques entrainerait la perte de ce sens cosmique. À une époque où la dimension écologique et le respect de la création acquièrent une valeur décisive dans notre société, couper la fête de Pâques de sa dimension cosmique serait une grosse perte.

Les fêtes du temps pascal

Les cycles de la lune (28 à 30 jours) rythment tout le cycle pascal. Le mercredi des cendres, qui se situe une lune et demie (44 jours) avant Pâques, tombe à proximité d’une nuit sans lune (ou « nouvelle lune »), symbolisant ainsi la pénitence. Le deuxième dimanche de carême, pendant lequel on lit l’évangile de la transfiguration, tombe à proximité d’une pleine lune, annonçant ainsi la fête de Pâques. L’Ascension du Christ, qui est fêtée quarante jours après Pâques (une lunaison et demie), se fait à proximité d’une nuit sans lune, car désormais il n’y a plus rien à voir matériellement : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là regarder vers le ciel ? » (Ac 1,3-11). Le dimanche de la Pentecôte, qui tombe cinquante jours après Pâques, présente trois-quarts de lune, ce qui évoque une flamme de feu. Le dimanche de la Trinité, qui se situe huit semaines après Pâques, se fête lors d’une pleine lune, qui évoque la plénitude de la divinité. La Fête du Saint-Sacrement, qui est célébrée le jeudi (ou le dimanche) suivant, présente une lune à laquelle il manque une fraction, symbole de l’hostie et de sa fraction. C’est ce que suggérait sainte Julienne de Cornillon (1192-1258) lorsqu’elle eut l’inspiration de faire ajouter une fête au calendrier liturgique et qu’elle se basait sur sa vision de la lune à laquelle il manquait une fraction. Enfin, la fête du Sacré-Coeur, qui évoque le cœur transpercé du Christ et qui est célébrée le vendredi après le dimanche de la Fête-Dieu, est fêtée à proximité d’une nuit sans lune, ce qui rappelle la mort du Seigneur. 

On pourrait ajouter à cela la Septuagésime, qui ouvre le temps précédant le carême, dans la forme ancienne de la liturgie romaine ; elle est célébrée trois semaines avant le premier dimanche de carême et tombe à proximité d’une pleine lune ; elle correspond à la fête juive de Tou Bichvat (« le 15 du mois de chevat », la deuxième pleine lune avant Pâques) : c’est la fête du Nouvel an des arbres, symbole de l’espérance de vie ; dans la liturgie chrétienne, c’est le jour où on lit l’évangile des ouvriers à la vigne (Mt 20, 1-16), ce qui évoque le lien avec la nature et insère la préparation de Pâques dans la lumière de l’espérance. Donc, depuis la septuagésime jusqu’à la fête du Sacré Cœur, soit en 2021, du 31 janvier au 11 juin, les fêtes liturgiques sont liées aux cycles de la lune. 

Certes, on me dira que, dans nos sociétés occidentales et dans nos climats tempérés, on observe rarement la lune et on ne voit plus les étoiles dans le ciel. Serait-ce une raison suffisante pour les oublier ?

Les efforts œcuméniques

La Pâque juive est la référence de base. Le judaïsme situe la Pâque au 14 du mois lunaire de Nissan ; le 14 du mois est toujours le jour de la pleine lune, et le mois de Nissan englobe toujours l’équinoxe de printemps, de façon à ce qu’elle tombe avant le 14 Nissan. Les tentatives œcuméniques visent surtout à mettre d’accord d’un côté les orthodoxes et les anciennes Églises d’Orient, et de l’autre l’Église catholique et les protestants. Le problème est surtout de déterminer la date du printemps : elle peut être fixée à une date fixe (21 mars ou 25 mars), soit suivant le calendrier julien (qui fut inauguré par Jules César, mais qui est en retard de 13 jours sur la position du soleil), comme font les orthodoxes, soit suivant le calendrier grégorien (qui a adapté en 1582 le calendrier à la position du soleil), comme font les catholiques et les protestants. Elle peut aussi être calculée de manière scientifique sur la position du soleil à un endroit donné, sur base du méridien de ce lieu. Les efforts de feu le Métropolite Damaskinos Papandreou, du Patriarcat œcuménique de Constantinople, ont permis d’avancer en cette matière. Il a suggéré à l’Église orthodoxe et à l’Église catholique de se baser sur le méridien de Jérusalem et de calculer la date de l’équinoxe de façon scientifique sur cette base.

On peut espérer que cette tentative permettra de rapprocher les Églises et d’établir une date commune pour la Pâque ; ce serait un témoignage fort dans notre monde, mais ne sacrifierait pas la symbolique de la fête à la fonctionnalité d’une date fixe. En attendant, regardons la lune et nous verrons que nos regards convergents nous réunissent déjà.