Les jeunes pourront-ils un jour devenir propriétaires?

La perspective de pouvoir acheter un bien semble s'éloigner pour nous, jeunes.

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© FLEMAL JEAN-LUC
Contribution externe

Une carte blanche de Léa Rogliano, étudiante en éthique à l'ULB.

Depuis 2020, la BNB (Banque nationale de Belgique) impose aux candidats à l’emprunt hypothécaire de disposer de 10 % de la valeur du bien en plus des 12,5 % de droits d’enregistrement à Bruxelles et en Wallonie [qui font néanmoins l’objet d’un abattement fiscal pour le primo-acquéreur NdlR]. Cette mesure désavantage au premier plan les jeunes adultes qui ont contracté 30 % de crédits immobiliers en moins cette année.

"La jeunesse souffre", entend-on dans un soupir résigné dire les présentateurs et présentatrices des journaux télévisés belges. La crise du Covid leur offre peu de perspectives. En plus de vivre des années de jeunesse particulièrement moroses, ils se questionnent sur le monde de demain et doutent de l’état du marché de l’emploi à la fin de leurs études. Quand ils auront trouvé un premier emploi, ceux dont la famille ne pourra pas les aider à avancer quelques dizaines de milliers d’euros seront condamnés à rester locataires, dans des villes où les loyers ne font qu’augmenter. Dans le segment de marché le moins cher, celui auquel ils auront accès, les loyers ont augmenté en moyenne de 7 à 8 % en 2020 à Bruxelles et c’est une tendance générale.

Ce que vivent les jeunes

À ceux qui se souviennent avec nostalgie de leur jeunesse, plongez-vous un moment dans les perspectives d’une étudiante ou d’un étudiant aujourd’hui.

Imaginons le scénario d’un jeune couple. Ils se sont rencontrés à l’université et viennent d’obtenir leur diplôme de kinésithérapeute. Elle a déjà trouvé un travail, lui cherche encore. Ils ont des amis, aiment marcher en montagne et rêvent d’acheter un appartement à Bruxelles. Elle gagne environ 1 600 euros nets par mois. Lui devrait gagner sous peu une somme équivalente. Souvent, ils regardent les sites de vente immobilière. Récemment, ils ont repéré l’appartement de leur rêve. Un deux-chambres avec une petite terrasse dans un quartier qu’ils aiment. 260 000 euros. Pourquoi pas, se disent-ils ? Mais voilà, pour emprunter cette somme, avec la loi nouvelle, ils doivent apporter 41 000 euros avec abattement (10 % de la valeur du bien, plus droit d’enregistrement, honoraires, TVA…). Malheureusement, leurs parents ne seront pas en mesure de les aider. Il y a les frères et les sœurs, un des papas a perdu son travail avec la crise.

Combien de temps devraient-ils économiser pour accéder à un crédit ? S’ils se serrent la ceinture, qu’ils se contentent de regarder Netflix, de ne partir nulle part, de ne rien acheter qui sorte de l’ordinaire, et qu’ils parviennent à économiser 1 000 euros par mois, il leur faudra trois ans et cinq mois. S’ils parviennent à économiser 800 euros par mois, il leur faudra quatre ans et trois mois. S’ils n’économisent que 500 euros, alors il faudra près de sept ans. Quant à savoir ce qu’ils pourront s’offrir pour 260 000 euros dans cinq ou huit ans vu l’augmentation croissante des prix du marché de l’immobilier…

Mais notons que nos deux diplômés sont chanceux car ils sont en couple. Il va sans dire que, pour des célibataires, économiser 1 000 euros quand on en gagne 1 600 n’est pas envisageable. En tirant sur tout pour épargner 250 euros par mois, il ou elle devrait épargner plus de treize ans, à moins qu’en fait il ou elle soit tout simplement condamné à rester locataire à perpétuité…

Il est de bon ton de finir une carte blanche avec une proposition constructive. Mais est-ce bien à nous, jeunes adultes, de proposer une solution à un problème si évidemment injuste ? Une solution n’aurait-elle pas dû être trouvée à la sortie même de l’injonction de la BNB à rendre l’accès aux crédits plus difficile pour les primo-acquérants ? N’est-ce pas du ressort des politiques de se préoccuper de l’équité et de l’accès aux droits fondamentaux dont fait partie le droit à un logement décent ? Pour prétendument sécuriser la stabilité des banques (rappelons que le taux de non-recouvrement de crédit était seulement de 1 % en 2019), c’est toute une population, dont la société aura grandement besoin, qui est mise au ban et qui, elle, représente bien plus que 1 % de la population. Alors, politiques, que proposez-vous ?

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