Le Covid l’a cruellement montré : il est temps de populariser d’autres indicateurs de santé économique que la croissance du PIB

"Le PIB mesure tout sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue", mettait déjà en garde Robert Kennedy en 1968.

Le Covid l’a cruellement montré : il est temps de populariser d’autres indicateurs de santé économique que la croissance du PIB
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Contribution externe

Côté éco. Une chronique d'Étienne de Callataÿ, économisye (1).

Le Bureau fédéral du Plan vient d’annoncer une croissance de 5,5 % en Belgique en 2021. Tant mieux, a priori, et en particulier du fait des investissements des entreprises, mais réalisons ceci : le produit intérieur brut (PIB) est un indicateur utile mais il est de second rang en termes de qualité de vie et, pris isolément, il est profondément trompeur.

Cette mise en garde est ancienne, et elle a été formidablement synthétisée par Robert Kennedy en 1968 : "Le PIB mesure tout sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue." En fait, ce qui vaut aussi la peine, c’est de reprendre les phrases précédentes du discours de Kennedy : "Notre PIB prend en compte dans ses calculs la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses d’ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production de napalm, des armes nucléaires, et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux."

Les économistes, qui ont conçu cet indicateur, en font évoluer la méthodologie et, en pratique, le calculent, en connaissent les limites. Ils invitent depuis belle lurette à en relativiser la portée, mais il se heurte à une grande inertie en termes de clef de lecture collective. Espérons que la terrible crise de la Covid nous fasse changer de lunettes. Un seul double fait devrait suffire : en Belgique, en 2020, le PIB a reculé comme jamais depuis qu’il est mesuré et, pourtant, le pouvoir d’achat des ménages a progressé. Bien sûr, c’est dû au soutien des pouvoirs publics, mais cela illustre combien la variation du PIB, à elle seule, ne caractérise pas le niveau de bien-être matériel et, au-delà, la performance économique.

Nous savions déjà que le PIB ignorait les questions de pérennité environnementale et de désirabilité humaine, mais avec le Covid nous avons vu que la croissance du PIB ne cerne même pas correctement la vigueur sous-jacente de la conjoncture économique, sa tâche première. Et l’argument de la nécessité d’une croissance du PIB pour modérer le ratio "dette publique/PIB" et, au-delà, garantir un faible taux d’intérêt réel, condition sine qua non de la soutenabilité des finances publiques, s’est évanoui avec la Covid : la chute du PIB a poussé le taux d’endettement fortement à la hausse mais sans nullement inquiéter les marchés financiers.

De plus, la Covid a rappelé que la valeur ajoutée que le PIB est supposé mesurer n’est pas la valeur ajoutée sociétale. Ainsi, cette dernière a forcément baissé dans l’enseignement… mais pas dans le calcul du PIB, qui se base sur la masse salariale, inchangée, des enseignants. Et pour le PIB, un euro de revenu de l’artiste a le même poids, qu’il provienne de spectateurs ou d’un dédommagement public pour des portes qui doivent rester closes.

Face à un enfant malade, vous ne vous satisferiez pas qu’un thermomètre que vous savez peu fiable indique une absence de température. Pourtant, pour la santé économique, nous continuons à donner trop de poids au PIB. Voir dans le coût de la crise de la Covid une réhabilitation de celui-ci comme boussole de l’action publique serait une grave erreur analytique, en plus de témoigner d’un sens perverti de ce qui vaut que la vie soit vécue.

>>> (1) etienne.decallatay@orcadia.eu

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