Pourquoi nous aimons tant regarder le football

Il nous donne le spectacle de valeurs décriées et démonétisées dans notre société. Et pourtant…

Pourquoi nous aimons tant regarder le football
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Contribution externe

Une carte blanche d'Antoine Henry de Frahan, auteur de "Créer de la valeur ou disparaître" (Éditions Mardaga).

La performance, c’est mobiliser son talent et sa détermination pour aller chercher la victoire. C’est mériter l’acclamation du public. Elle n’a rien à voir avec la recherche du bonheur ou du bien-être : les joueurs s’entraînent dur, ils prennent des coups, ils s’engagent et s’exposent. Ils ne recherchent ni le confort, ni l’équilibre, ni l’happiness at work : ils veulent la victoire. Ils sont hyperconcurrentiels, ils sont là pour gagner, mais ne sont animés d’aucune haine, ni d’aucune jalousie à l’égard de leurs concurrents : au contraire, ils ont pour eux amitié et respect. Nous méprisons d’ailleurs ceux qui trichent, les simulateurs et les casseurs de tibia. La performance, c’est élever son jeu au plus haut niveau et s’imposer, en respectant les règles.

Dans le foot, la volonté de performer surplombe toutes les autres considérations. Il nous donne le spectacle de valeurs par ailleurs décriées et démonétisées : à l’heure de la religion du wellness, qui ose encore parler, en dehors du cadre sportif, de concurrence, de célébration du talent, de volonté de gagner, de détermination à toute épreuve, d’effort incessant, de discipline intransigeante, de sélection des meilleurs, de courage et de sacrifice, et d’ivresse de la victoire ?

Le spectacle de la performance nous enthousiasme, nous transporte, nous exalte. Celui de la sous-performance nous désole, nous met en colère, nous déprime. Nous sommes sans pitié pour les maladroits. Nous ne leur pardonnons rien. Nous sommes intransigeants. Notre aspiration à la performance, quand elle se porte sur les autres, ne tolère aucun compromis.

Un décalage et un rappel

Le paradoxe, c’est que regarder le foot, c’est être spectateur de la surperformance, tout en étant soi-même complètement non performant : on est assis ou couché, occupé à boire et grignoter, simple spectateur dont la performance la plus élevée consiste à hurler des cris de liesse et des insultes ou à klaxonner dans les rues du quartier. Regarder un match de foot à la télé, c’est carrément l’inverse de la performance. On se sent performant, mais c’est un leurre. On ne l’est que par procuration. La performance sensationnelle de nos champions nous distrait et nous console de notre propre abandon. Elle nous donne, par le jeu de l’identification, le goût de la victoire exaltante et parfois celui amer de la défaite, mais sans que nous ayons fourni le moindre effort, déployé le moindre talent, et pris le moindre risque.

Prenons conscience de ce décalage entre la surperformance des autres qui nous enchante et notre propre médiocrité, et utilisons-le comme un rappel, comme une injonction à nous relever, à nous mettre au travail, à élever notre niveau de jeu, et à donner le meilleur de nous-mêmes. La véritable exaltation, ce sera celle de notre propre performance.

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