Moyen-Orient : un choc des titans prévisible dans un futur proche entre Téhéran et Ankara

Pendant que nombre de régimes sont redevenus autoritaires après de timides espoirs de démocratisation en 2010, il n’y a plus aucune idéologie commune comme le panarabisme des années 1950, qui pourrait être à même d’unifier la région plus que de la diviser. Face à l’extérieur, ni la cause palestinienne, ni l’antisionisme, ne sont désormais un ferment commun pour rapprocher les peuples et surtout les pouvoirs de la région.

placeholder
© DR
Contribution externe

Une carte blanche de Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient, des relations euro-arabes/terrorisme et de la radicalisation, enseignant en relations internationales.

Ce n’est plus un secret de Polichinelle pour personne : l’Arabie saoudite perd du terrain en termes de leadership depuis des années au Moyen-Orient. La bataille semble désormais perdue.

Depuis l’arrivée du prince héritier Mohamed ben Salmane, dans l’ombre du roi Salmane, on peut même dire que les choses se sont accélérées. Difficultés économiques liées à la chute du cours de pétrole, problèmes de mise en œuvre d’une stratégie de diversification de l’économie « Vision 2030 » bien tardive, embourbement dans des crises et conflits régionaux comme au Yémen, coût faramineux de ces guerres perdues d’avance, détérioration irrémédiable de l’image de l’Arabie saoudite de l’affaire Khashoggi à l’impossible évolution du pays en matière de droits de l’homme.

Le couperet pourrait tomber dans plusieurs années pour Riyad, tant le changement de locataire à la Maison-Blanche a mis un coup de pression sur MBS, désormais relégué derrière son Père considéré comme le seul interlocuteur de Washington dans le pays.

Longtemps phare de l’islam sunnite, soucieux de maintenir sa zone d’influence, Riyad a depuis les printemps arabes fait des choix stratégiques d’alliance qui ne lui permettent pas de revenir suffisamment dans la course au leadership.

Les risques prochains de guerres à venir

Deux pays ont profité de cet affaissement géopolitique au Moyen-Orient depuis dix ans : l’Iran, phare de l’islam chiite, contre qui tous se sont ligué quasi en vain, et la Turquie d’Erdogan menant une stratégie tous azimuts d’interférence et qui pourrait prendre la place de Riyad dans le monde sunnite. 

Après avoir regretté cette division un peu poussive mais profonde au sein d’un monde arabo-musulman déjà en proie à de nombreuses crises depuis des décennies, nous ne pouvons que nous alarmer sur les risques prochains de guerres à venir entre les désormais deux grands de la région. 

Pendant que nombre de régimes sont redevenus autoritaires après de timides espoirs de démocratisation en 2010, il n’y a plus aucune idéologie commune comme le panarabisme des années 1950, qui pourrait être à même d’unifier la région plus que de la diviser. Face à l’extérieur, ni la cause palestinienne, ni l’antisionisme, ne sont désormais un ferment commun pour rapprocher les peuples et surtout les pouvoirs de la région.

Ce n’est pas pour rien que tout récemment l’Arabie saoudite a entamé une opération séduction avec l’Iran, comme l’avait fait son principal allié régional émirati dès 2019. L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche a quasiment éteint le feu saoudien et surtout israélien de vouloir et pouvoir mener seuls une attaque conjointe contre Téhéran. L’Iran, malgré les négociations piétinantes sur le retour dans l’accord de 2015 autour du nucléaire, n’a eu de cesse de renforcer le croissant chiite qu’il dirige, ayant de fait un contrôle sur les affaire du Liban, de la Syrie, de l’Irak et du Yémen ; ce qui n’est pas rien.

Les atouts de la Turquie

Face à l’appétit iranien, seule la Turquie d’Erdogan paraît être à même de freiner les ardeurs du régime des Mollahs. Première armée de la région et membre de l’Otan, seule à même de résister à l’armée iranienne, le régime turc sait que, malgré ses difficiles relations avec l’Occident, il représentera un partenaire et un allié de poids si guerre il y’avait contre un Iran encore pus malaimé de tous. Et l’alignement des étoiles est déjà en cours : les Emirats arabes unis cherchent à garder de bonnes relations avec tous ces pays Iran compris, l’Arabie saoudite se ménage sur tous les fronts tant qu’elle le peut encore, Bahreïn sous la coupe saoudienne a normalisé ses relations avec Israël, l’Egypte alliée de Riyad et Abou Dabi a vu récemment la Turquie se rapprocher d’elle, le Qatar maintenant de bonnes relations avec Ankara et Riyad pourrait tirer son épingle du jeu comme médiateur dont il a la tradition et l’expérience depuis plusieurs années désormais.

L’arrivée massive des Américains n’a jamais été une solution nulle part. Mais le retrait américain de la région annoncé depuis des années n’en est hélas plus une non plus pour permettre aux grands équilibres de se refaire. La Russie cherche à peser de par ses liens avec l’Iran, et sa coopération cordiale avec la Turquie sur plusieurs dossiers. Mais sans modérateur international de poids suffisamment légitime, il va falloir surveiller de près les points de tensions locaux qui existent entre Téhéran et Ankara et qui risquent de déraper vers un conflit généralisé. Ainsi, exemple de tension locale persistante : en février dernier, Erdögan annonçait poursuivre sa traque des combattants kurdes à la frontière irakienne, après l’assassinat d’une dizaine de ressortissants turcs. Problème : ces combattants sont soutenus activement par l’Iran. Echange d’hostilités verbales, mais jusque quand ?

Téhéran, qui vient d’élire un nouveau président conservateur, ferme et austère, Ebrahim Raïssi, pourrait poursuivre sa dynamique de résistance internationale et régionale, qui a si bien réussi à son pays depuis des années pendant que MBS perdait en partie le soutien inconditionnel de Washington avec l’arrivée de Biden. 

On aime à détester la Turquie et Erdögan, mais l’Europe comme les Etats-Unis et la Russie savent qu’ils peuvent difficilement faire sans elle. Le monde n’a pas encore tout à fait compris que la confrontation majeure qui donnait le « la » dans la région entre Arabie Saoudite et Iran s’est probablement effondrée depuis déjà longtemps, comme l’explique le politologue Kamran Bokhari dans un article d’avril 2021 : « Rares sont ceux à avoir compris que cette rivalité vieille de plusieurs décennies s’est en réalité achevée il y a près de quatre ans, lorsque les forces syriennes soutenues par Téhéran ont repris Alep aux rebelles, et écrasé les derniers espoirs saoudiens de voir le régime d’Assad entraîner l’Iran dans sa chute ».

Depuis, même les Emiratis, alliés historiques de MBS, ont repris leurs relations économiques avec le régime de Damas. Quant à la guerre menée au Yémen par Riyad, après près de 500 000 morts, on peut clairement conclure à un échec. Et à ce jour, dans le même temps, personne n’est parvenu à contrer l’influence et l’emprise iranienne et turque dans la région. La multiplication des zones de frottement, et des guerres proxi, sont donc inévitables dans un avenir proche pour l’éternelle quête ultime du leadership global du monde arabo-musulman.


Sur le même sujet