L’Empereur, la religieuse et les talibans : qu'ont-ils en commun?

N’en déplaise à Napoléon, ce ne sont pas les hommes forts qui façonnent l’avenir, mais bien les femmes instruites. Cela, Marie-Thérèse Haze et… les talibans l’ont bien compris.

L’Empereur, la religieuse et les talibans : qu'ont-ils en commun?
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Contribution externe

Une chronique d' Éric de Beukelaer.


Quel lien peut-il bien y avoir entre Napoléon, la bienheureuse Marie-Thérèse Haze et les talibans ? A priori, aucun. Et pourtant…

Détesté ou admiré, Napoléon Ier (1769-1821), dont le bicentenaire du décès vient d’être commémoré, symbolise "l’homme fort" acclamé par les foules en des temps incertains. À bien y réfléchir, sa prodigieuse ascension était inscrite dans la dynamique de la Révolution française. J’en veux pour preuve qu’un penseur atypique avait prévu, une décennie en amont, sa fulgurante chevauchée vers le zénith. Admirateur de la Révolution américaine, qu’il jugeait proprement populaire, le philosophe et politicien britannique whig (libéral) Edmund Burke (1729-1797) craignait au contraire l’ouragan des masses qui balayait l’ancien régime de Versailles. Dans Réflexions sur la Révolution de France, un ouvrage publié dès 1790, il écrivit que quand toute autorité vacille, s’ouvre la voie au pouvoir absolu que prendra un général opportuniste et charismatique, comprenant l’art militaire et doté d’un vrai esprit de commandement. Cette prophétie se réalisa neuf années plus tard, avec le coup d’État bonapartiste de Brumaire. Burke avait saisi que l’anarchie nourrit le désir d’un homme fort. Adoubé pour rassurer, le chef providentiel aura - pour se maintenir au pouvoir - à entretenir le spectacle de sa puissance et ce, par la violence interne (dictature) et/ou externe (guerre). Le XXe siècle illustrera ce principe jusqu’à l’absurde avec des tyrans fanatisés, de droite comme de gauche : Hitler, Mussolini, Franco, Staline, Mao, Pol Pot et bien trop d’autres. Et aujourd’hui ? Le retour des "hommes forts" de par le monde rappelle que l’humanité n’est pas immunisée de cette mortifère tentation.

Le legs d’une Liégeoise

À peu d’années près, Mère Marie-Thérèse Haze (1782-1876) fut contemporaine de Bonaparte. Elle était la fille du secrétaire du dernier prince-évêque de Liège. Quand la révolution balaya le régime, elle connut la pauvreté et l’exil. De retour dans la Cité ardente quelques années plus tard, cette femme résolue refusa de s’enfermer comme tant d’autres, dans la nostalgie et le ressentiment. Elle décida de consacrer sa vie à Dieu et au service d’une révolution autrement plus profonde : celle de l’éducation des jeunes filles issues de milieux populaires. Ainsi fonda-t-elle la congrégation des Filles de la croix, qui aujourd’hui encore poursuit son œuvre en dirigeant des écoles pour filles de par le monde. Et ce, jusqu’au cœur du très patriarcal Pakistan, voisin de l’Afghanistan. Marie-Thérèse Haze fut béatifiée en 1991 par Jean-Paul II.

Ceci nous amène aux talibans, ces islamistes en guerre contre le pouvoir afghan. Les conflits civils sont rarement propres. Les rebelles cherchent souvent à déstabiliser l’État, en abattant les symboles du régime : soldats, policiers, politiciens, intellectuels, diplomates… Ces attentats mettent la pression sur le gouvernement établi et désignent au peuple, l’ennemi intérieur à combattre. "Dis-moi qui tu vises et je te dirai qui tu crains", pourrait être la devise, résumant cette stratégie. Et qui donc ciblent nos talibans ? Les "hommes forts" de Kaboul ? Mais non - en Afghanistan, les voitures explosent devant les établissements scolaires pour filles. Pourquoi donc craindre la scolarité féminine ? Le fondamentalisme religieux a compris que l’éducation et l’émancipation de la femme était son pire ennemi. Les talibans sont venus à bout des chars soviétiques et des drones américains. Ils savent cependant que si les femmes et les mères d’Afghanistan ont une tête bien faite, leur révolution obscurantiste n’a que peu d’avenir. N’en déplaise à l’empereur Napoléon, ce ne sont - en effet - pas tant les hommes forts qui façonnent durablement l’avenir, mais bien davantage les femmes instruites. Cela, la bienheureuse Marie-Thérèse Haze l’avait bien compris.

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