Défendre les services publics, c'est aussi défendre la démocratie

Cette dégradation du tissu social, dont les services publics sont le cœur battant, explique en grande partie la montée des mouvements et partis populistes et autoritaires.

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Contribution externe

Une carte blanche de Rosa Pavanelli et Magdalena Sepúlveda. Respectivement secrétaire générale de la fédération syndicale Internationale des Services Publics, et directrice exécutive de la Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights.

Bien sûr, l’impact de la pandémie n’a plus rien d’uniforme dans le monde. En Europe, aux États-Unis, en Chine, dans des pays qui se sont accaparés de la majorité des vaccins contre le Covid-19, les restaurants et les bars débordent, on recommence à fréquenter les autres sans crainte. En Inde, en Afrique ou en Amérique Latine, en revanche, le virus - et ses variants - continue à faire rage, avec son cortège de morts, de chômage et de la pauvreté. Deux réalités que tout oppose, hormis la petite musique qui surgit une nouvelle fois dans le monde entier : celle de l’austérité.

À Paris, à Mexico et au Cap, les arguments sont les mêmes : il va falloir renflouer les caisses. Cela implique de renouer avec les réductions des budgets des hôpitaux, de geler les traitements des travailleurs du secteur public, mais aussi de reprendre la privatisation des services d'eau, de santé et d'éducation.

A-t-on déjà oublié la Lombardie ?

À croire que cette pandémie ne nous a rien appris. A-t-on déjà oublié les images de Lombardie ? Le cœur de la finance et de la mode italienne se targuait d’avoir le système de santé le plus efficace, car le plus privatisé du pays. C’était même un argument publicitaire : « Soyez en bonne santé, venez en Lombardie », vantait une brochure. Dès mars 2020, la région est pourtant submergée, avec un taux de mortalité de 5,7%, plus du double de la moyenne nationale (2,4%). Beaucoup plus que la Vénétie voisine, qui a conservé un système de santé public.

Se souvient-on qu’aux États-Unis, l’épidémie a tué plus de personnes de bas revenus, qui, sans assurance santé, n’ont pu se rendre à temps à l’hôpital ? Ou que dans les banlieues pauvres de Santiago, au Chili, autre parangon de la privatisation, 90% des personnes tuées par le virus sont mortes chez elles, sans jamais voir de médecin ? N’avons-nous plus, enfin, aucune pensée pour les 115 000 travailleurs de la santé et des soins morts du COVID-19 alors qu'ils servaient leur communauté ?

Ce n’est pas acceptable. Comme il n’est pas acceptable de voir de surgir des projets de privatisation des services publics d’eau, alors que des communautés entières ne peuvent se laver les mains pour se protéger du virus. Ou de voir se perpétuer le recours aux écoles privées, encouragé par la Banque mondiale et le FMI, tant il a contribué à priver des centaines de millions d'enfants de scolarisation depuis le début de la pandémie.

L’austérité n’est pourtant pas une fatalité. Pour compenser les sommes colossales déboursées pendant la crise et financer la reprise, les États doivent aller chercher l’argent où il se trouve : dans les comptes des plus riches et des multinationales. Cela n’a rien de radical : c’est ce que vient d’annoncer l’administration Biden, aux Etats-Unis.

Poussés par Washington, les pays du G7 viennent d’ailleurs de reconnaître l'ampleur de l'évasion fiscale en se prononçant en faveur d'un impôt mondial minimal d'au moins 15% sur les bénéfices étrangers des multinationales. C'est un pas dans la bonne direction, mais ce n'est pas suffisant. Il est crucial que les gouvernements imposent, unilatéralement, leurs multinationales à des niveaux bien plus ambitieux, à l'instar des États-Unis, qui le feront à hauteur de 21 %.

Une question politique

Cela ne se fera pas sans la pression de l'opinion publique. Alors que nous célébrions la Journée mondiale de la fonction publique le 23 juin, les citoyens doivent se mobiliser pour exiger non seulement plus de ressources pour ces travailleurs, mais aussi la reconnaissance de la valeur qu’ils génèrent dans nos sociétés, en fournissant des services que le marché est incapable d’offrir. Des services qui sont organisés autour de l’intérêt public, gérés de manière démocratique, permettant à tous de vivre dignement, non pas en fonction de leur capacité à payer, mais parce que c'est leur droit. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons construire des sociétés plus résilientes, à même de réagir en temps de crise.

C’est aussi une question politique. À mesure que nous perdons le contrôle de nos services essentiels, sous-financés et privatisés, alors que les plus riches organisent un système parallèle de santé et d’éducation, les classes moyennes et populaires perdent confiance en l’État. Elles ont le sentiment de payer beaucoup pour avoir de moins en moins, alors que les revenus des plus riches, peu taxés, restent préservés.

Cette dégradation du tissu social, dont les services publics sont le cœur battant, explique en grande partie la montée des mouvements et partis populistes et autoritaires. Choisir de mettre en concurrence les écoles ou les cliniques privées, plutôt que de garantir des services publics de qualité pour tous, c'est prendre le risque d'alimenter encore davantage la résurgence du fascisme à laquelle nous assistons à travers le monde. Défendre les services publics, c'est aussi défendre la démocratie.

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