Ceci sera notre dernier vaccin pour ne pas revenir à la normale

On avait tant souhaité ne pas revenir au monde d'avant... Mais aujourd'hui, à part le vaccin, nos gouvernements ont-ils proposé des solutions de long terme pour attaquer les causes véritables de la pandémie et assurer un avenir durable pour toutes et tous?

Contribution externe

Une carte blanche de Véronique Bragard (professeure de littérature de langue anglaise à l'UCLouvain) et Xavier Marichal, citoyens.

Contrairement à de nombreux posts sur les réseaux sociaux, nous nous sommes fait vacciner sans fierté aucune… plutôt par contrainte et même désespoir que ce soit l’unique solution mise en avant par nos autorités. Une solution court-termiste, indirectement imposée, discriminatoire à long terme et problématique. Mais nous l’avons fait car nous souhaiterions que, au lieu de revenir à la normale, nous puissions nous réatteler à penser le futur.

Oui, après longue et difficile réflexion, nous avons décidé de nous faire vacciner. D'abord, parce que nous n’avons pas fait le Covid et ne voudrions pas être un poids pour les soignant(e)s qui ont assez donné. Ensuite, parce que l'accès de tous au vaccin participe d'un processus démocratique qui n'existe pas partout dans le monde. Accumuler des tests PCR n'est assurément pas une solution économique et environnementale tenable. Nous l’avons aussi fait pour que nos enfants, qui ont tous moins de 25 ans, ne le fassent pas, en accord avec les critères de précaution d’un vaccin en étude de phase 3. Enfin, et c’est sans doute le point le plus important: si nous voulons nous concentrer sur le tsunami climatique et écocidaire qui arrive, il faut que nous puissions reprendre de l'élan. Notre gouvernement doit pouvoir s'y consacrer entièrement et prendre des décisions mûries pour le long terme. Aucune des décisions prises jusqu’ici ne s’attaque aux causes de cette pandémie. Pire encore, en laissant la déforestation se poursuivre, par exemple, nous risquons de débusquer des virus bien pires.

Il est clair que ce sera notre dernier vaccin car nous pensons que le monde en connait aujourd'hui assez pour prendre des décisions plus radicales et profondes. Car après le masque sur la bouche, nous avons l’impression que beaucoup en ont mis un sur leurs yeux. Effort collectif? Celui-ci ne fait que commencer et la crise a révélé ses failles. Depuis le premier confinement, les mesures n’ont fait que diviser, tirailler, exacerber les différences entre tel secteur essentiel et tel qui ne l’est pas. Elles ont créé des fossés entre ceux qui respectaient les règles, ceux qui les respectaient moins, ceux qui dénonçaient, ceux qui jugeaient les autres. Même esprit pour le vaccin. Nous avons aussi voulu faire de la résistance mais avons réalisé que celle-ci serait à double tranchant puisqu’un nouveau confinement (dont nous ne partageons pas la décision) paralyserait encore les décisions face aux problèmes du futur tout en continuant d’enrichir les plus riches.

Ne pas fermer les yeux sur tout le reste

L'effort collectif mis en avant se réduit dès lors à… tendre le bras à une piqure ! Où est l’effort d’un tel geste ? Cet effort que fournissent les travailleurs manuels, les infirmier(e)s, toutes celles et ceux qui ne sont pas assis à leur bureau toute la journée. L'effort qui fait suer, donne mal au dos, aux jambes, au corps et qui demande de sortir de sa bulle de confort pour réaliser quelque chose pour les autres. Nombreuses sont les personnes qui se font vacciner pour vite aller vers un retour à la "normale", aux citytrips, restaurants, voyages, fêtes. Cette solidarité-là ressemble fort à de l'individualisme. Nous voudrions lui donner un autre sens.

Le vaccin aura un impact social (la 3e dose et les suivantes seront payantes) et environnemental énorme (l'impact carbone des médicaments est loin d’être négligeable). Il permet aussi de fermer les yeux sur tout le reste (non-prévention, dévastation de la biodiversité, malbouffe et obésité, travail assis, fatigue et burn-out, discrimination sociale…). Alors à quand la piqure de rappel à nos politiciens ? Un codeco long-terme ? Car d'autres solidarités plus quotidiennes, plus profondes sont urgentes : les soignants ont-ils reçu de l'aide, leur profession sera-t-elle valorisée ? Ou comme cela vient d’être voté en France va-t-on aussi imposer des budgets d’austérité aux hôpitaux ? Avons-nous mis en place une campagne de prévention à la santé par le sport et une alimentation saine ? Va-t-on former les enseignants cet été pour les aider à réinventer leur métier quand le distanciel s’impose ? A quand une limite ou interdiction sur les publicités pour la malbouffe ou des citytrips polluants? Nous voyons ainsi des dizaines de défis collectifs auxquels nous devrions nous atteler. Mais n’entendons aujourd’hui que “une injection et, hop, on repart !". Le virus ne nous donne-t-il pas un avertissement quant à nos modes de vies, de plus en plus stressés mais aussi paresseux ? L'humain s’est-il redressé au fil des siècles pour in fine s'asseoir… et se faire piquer ?

Lorsque nous pratiquons du vélo au quotidien en solidarité avec les personnes déjà touchées par le changement climatique mais aussi les 10 000 qui meurent chaque année de pollution de l'air à cause des voitures, cela n’est pas considéré comme un effort collectif. Comment expliquer ce décalage? Nous attendons maintenant notre prochaine lettre d'invitation, celle pour un vaccin contre la pollution : gratuité des transports publics, horaires adaptés au plus grand nombre, moratoire sur les pesticides liés aux cancers. Et aussi des tests PCR généralisés pour voitures, dans l’esprit de ce que Bruxelles tente avec son SmartMove mais d’autres se sont empressés de décrier. Dans un monde où nous devrons tous partager les ressources, les lettres d'invitation du gouvernement devraient être plus nombreuses.

Notre gouvernement a suivi les autres dans une stratégie qui ne fonctionnera sans doute pas sur le long terme. Nous avons joué le jeu car il relève d'une cohésion sociale nécessaire pour l'avenir, mais nous demandons que nos responsables prennent maintenant les décisions indispensables, pas pour un retour à la normale mais pour un avenir juste et durable pour toutes et tous.