Le Giec est-il devenu fou ?

Les fuites à propos du prochain rapport du Giec font les choux gras de médias. Non, le Giec ne verse pas dans la collapsologie. Il répète que le temps presse pour agir.

Le Giec est-il devenu fou ?
©FLEMAL JEAN-LUC
Contribution externe

Une carte blanche de Thierry Bréchet. Économiste, professeur à la Louvain School of Management et chercheur au Core.

La Libre Belgique, Le Nouvel Observateur et Le Figaro (datés du 26/6), outre de nombreux médias sociaux, font leurs choux gras du prochain rapport du Giec (qui, à cette date, n’est pas encore sorti, une fuite de l’AFP) : "Le Giec est-il devenu collapsologue ?", selon les commentaires du Figaro et du Nouvel Observateur (pas de La Libre). 

D’abord, revenons sur ce terme - collapsologue - que personne ou presque ne connaît. Je me demande bien quel journaliste noctambule l’a sorti de son dictionnaire. Ce terme est apparu, semble-t-il, en 2010 ; il signifie ni plus ni moins l’effondrement du monde actuel pour des raisons énergétiques, écologiques, sociales, démographiques (entre autres…). Par exemple, certains auteurs (que je ne citerai pas ici par décence) avaient prédit il y a dix ans l’effondrement de nos sociétés en 2020. C’est un peu raté. D’ailleurs, on peut se poser une simple question : de quelles sociétés parlent-ils ? Le monde ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe, il est beaucoup, beaucoup plus vaste et beaucoup plus divers que le petit monde des intellectuels collapsionnistes.

Plus important, je souhaiterai rappeler aux plus jeunes (et à ceux qui perdent la mémoire) que le Giec répète inlassablement la même histoire depuis sa création, en 1988. Ses chiffres (qui ne sont pas des prédictions mais des scénarios) ont simplement été affinés. Aujourd’hui, on sait que si le réchauffement planétaire dépasse de 1,5 °C, voire de 2 °C, le niveau préindustriel, cela nous amènerait dans des zones dangereuses pour l’avenir proche (nous voyons déjà les prémices du changement climatique), mais surtout pour les générations futures, disons à l’horizon 2050, autrement dit nos enfants, nos petits-enfants, et toutes les générations qui suivront. Ils ne vivront pas dans le même monde que nous, maintenant c’est certain. Mais ça, ce n’est pas de la collapsologie.

"Le pire est à venir, avec des implications sur la vie de nos enfants et nos petits-enfants bien plus que sur la nôtre." "Si la vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes, l’Humanité ne le peut pas." (source : AFP, citée par le Figaro du 26 juin 2021). C’est une évidence : la Nature nous survivra, même les fourmis sont plus résilientes que l’homme. Ce message du Giec, ce n’est pas de la collapsologie.

Alors, le Giec, qui était d’ordinaire si prudent, est-il devenu fou ?

N’importe quel spécialiste du climat, qu’il soit climatologue, écologue, économiste ou que sais-je, est parfaitement conscient de cette évidence depuis des années. Depuis 1988, le Giec a pondu des rapports (en trois volumes) parfaitement documentés mais complètement indigestes pour le commun des mortels. Il y adjoignait un résumé pour les preneurs de décision (Summary for policy makers) d’une vingtaine de pages. Et l’on sait parfaitement depuis plus de dix ans que l’on va dans le mur si rien ne change. Mais il a fallu les fuites sur ce prochain rapport (à sortir en 2022) pour que les tenants de l’effondrement se réveillent et pour que la presse s’empare de ces messages alarmistes. Je ne suis pas dans les instances du Giec et je n’ai pas lu le prochain rapport (puisqu’il n’est pas encore sorti), mais je ne pense pas que le Giec soit devenu fou. Je pense qu’il a simplement encore une fois tiré sur le signal d’alarme, comme il le fait depuis des années, avec la différence que l’échéance ultime approche à grands pas (la date où il sera trop tard pour enrayer le changement climatique et ses conséquences irréversibles), et les tenants du collapsionisme en font leurs choux gras.

Au lieu de prédire la fin du monde (enfin, la fin de nos modes de vie actuels, surtout dans les pays les plus pauvres, parce que n’oublions jamais que les pays ne sont pas égaux face au dérèglement climatique et ce seront les plus pauvres - les pays et les gens - qui seront les plus vulnérables), ne serait-il pas préférable d’agir pour éviter que cela n’arrive ? Et si possible rapidement, car le temps presse. Pour cela, chaque citoyen et chaque pays est responsable de ses émissions de gaz à effet de serre ; les pays et les gens les plus riches sont les principaux responsables (la Chine, les USA, l’Europe, l’Inde, etc.) mais une coordination internationale est également indispensable pour combattre ce défi global. Alors, oui, le Giec a encore et de plus en plus raison : il devient vraiment urgent d’agir, chacun à son niveau et dans une coopération internationale. Mais il n’a jamais prédit la fin du monde.

Je me pose la question suivante : que cherchent les collapsionnistes ?

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