Le sentiment d’infériorité des Belges est programmé dès l'école

Au contraire d’autres nations, le jeune Belge apprend à l’école une histoire massivement étrangère, et assimile le mensonge qu’il perpétuera : "il n’y a pas de culture belge".

Contribution externe
Le sentiment d’infériorité des Belges est programmé dès l'école
©BELGA

Une carte blanche de Lloyd Blake, Professeur de français.

Il y a quelques jours, David battait Goliath, la France était sortie de l’Euro par la Suisse. De notre côté de la frontière, pour accompagner le coup de sifflet final, les klaxons ont retenti partout en Wallonie. Il n’en fallait pas plus pour que certains voient pointer des accents de chauvinisme dans cette célébration, peut-être mesquine, de la défaite de notre voisin, mais est-ce bien de cela qu’il s’agit ? N’est-ce pas plutôt la jubilation d’un petit frère qui voit le caquet du grand pour une fois rabattu ? Et si c’est le cas, est-ce bien ce que nous voulons être ? Sommes-nous la Bretagne ou la Corse pour nous voir en petit frère d’une nation étrangère ?

C’est bien là que se trouve le problème. Pour la Wallonie, la France est-elle une nation étrangère ? Qu’est-ce qu’une nation au juste ? Une langue, une culture, une histoire ? Un peu tout ça, et sans doute d’autres choses. Mais sur ces trois points majeurs, qu’y a-t-il en nous de belge ? Pas grand-chose, il faut bien le reconnaître, et ce n’est pas un hasard. Ces notions nous sont transmises via différents canaux, mais l’un d’eux a une place proéminente : l’école. Et si les programmes ont bien évolué en deux siècles, ils restent indiscutablement marqués par leurs origines, par l’époque où une France colonisatrice imposait sa culture dans nos régions, par l’époque, ensuite, où une élite francophone se distinguait de la populace par sa maîtrise de cette langue étrangère, et l’a si bien distillée que la langue locale, le wallon, a aujourd’hui disparu.

Hors sujet, me direz-vous ? Nenni ! Quelle est aujourd’hui la place de la Révolution française dans les cours d’histoire belge ? Plusieurs semaines, au bas mot. Mais que savent les élèves belges de la Révolution nationale, sinon qu’elle aurait un vague rapport avec un opéra et une muette ? Et pour les périodes qui précèdent, le tableau se noircit. Aucun élève n’ignore qui sont les Louis, de XIV à XVI, ou François Ier, mais que savent-ils des Guillaume et des Habsbourg, des Dix-Sept Provinces ? On parle de l’Italie comme berceau de la Renaissance, de l’Allemagne comme de la patrie de Bach, mais ces États ne naissent qu’au XIXe siècle. Pourquoi dès lors répandre l’idée que la Belgique n’a pas d’existence avant 1830 ? Non, au contraire de ces nations, la Belgique enseigne à ses jeunes une histoire massivement étrangère. Il est bon, et même souhaitable, pour vivre en harmonie, de connaître le passé de ses voisins, mais dans notre cas, c’est la part dévolue à la Belgique qui est celle du voisin.

Molière plutôt que De Coster

La culture n’est pas logée à une meilleure enseigne, et l’enseignement d’auteurs belges au cours de français ne tient qu’au bon vouloir du professeur. Lemonnier, Ghelderode et De Coster sont optionnels, mais Molière, Racine et Hugo sont incontournables. On me dira que c’est dû à l’aura de ces auteurs, je dirai que leur aura est due à l’école, car nombreux sont les "Grands" que l’on a oubliés dès lors qu’ils sortaient des manuels. La littérature s’en sort pourtant à bon compte en comparaison avec les autres arts, et les Primitifs flamands ou les compositeurs bourguignons comme Josquin, qui ont fait la gloire de nos régions dans toute l’Europe, ne sont même plus aujourd’hui des anecdotes.

Venons à la langue enfin, l’élément le plus personnel, le vecteur par lequel on se pense, s’exprime, se défend. Celui qui est le plus visiblement violenté pour des Belges qui ne peuvent jamais se satisfaire pleinement de l’usage qu’ils en font. Dès la traversée de la frontière pleuvent les blagues et les corrections : "huit", "nonante", "GSM", et toute marque d’un accent national, ces briques sur lesquelles nous nous construisons d’ordinaire deviennent autant de pavés à nous jeter au visage. Et cela n’est que renforcé par le fait que la seule instance officielle de la langue française se trouve de l’autre côté de la frontière. Partout dans le monde, des Francophones adoptent l’usage prôné par un groupe parisien qui choisit lui-même ses membres, dont aucun, depuis sa création, n’est linguiste, ou même grammairien. On aimerait voir l’ordre des médecins composé uniquement d’athlètes.

Il y a, en effet, un sentiment d’infériorité en Belgique vis-à-vis de la France. Un sentiment qui trouve ses racines dans l’enseignement. Dès le plus jeune âge, le Belge francophone apprend à regarder ailleurs. L’Histoire se fait à l’étranger. La Culture se fait à l’étranger. La Bonne Langue se parle à l’étranger. Gavé d’une unique culture étrangère, piégé dans des repères qui sont à la fois les seuls qu’il possède sans jamais pouvoir être les siens, le jeune francophone se façonne une identité en creux, et assimile le mensonge qu’il perpétuera : il n’y a pas de culture belge.