Dans quel état seront les milliers d’enfants qui subissent aujourd’hui les effets délétères des écrans?

Même s’asseoir pour écouter une histoire semble procurer peu de plaisir à un nombre croissant d’enfants. Les écrans ont un effet délétère sur leur développement. En renforçant son dispositif d’enseignement du "français langue d’apprentissage", l’école pourrait aider les élèves. Il s’agit d’une priorité absolue.

Contribution externe
Dans quel état seront les milliers d’enfants qui subissent aujourd’hui les effets délétères des écrans?
©DR

Une carte blanche de Nadia Echadi. Enseignante, fondatrice d'Ergonomic Pédaconcept et de l'ASBL Maxi-Liens, et un collectif de 465 signataires (1).

Il y a deux ans, un dispositif a été mis en place afin de faire évoluer les enfants qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue d’apprentissage dans leur milieu scolaire. Les écoles de tous les réseaux ont été invitées à tester leurs élèves afin de diagnostiquer le niveau de maîtrise linguistique. Un capital périodes de FLA (français langue d’apprentissage) a été attribué selon le nombre d’enfants ayant échoué au test. Dans certaines écoles, les résultats des élèves furent tels qu’elles ont bénéficié parfois d’un ou deux temps pleins FLA hebdomadaires à dispenser dès le mois d’octobre 2019. Évidemment, ce dispositif a été vu comme une aubaine tant les lacunes constatées depuis de nombreuses années sont importantes.

Le hic : chaque enfant inscrit en Fédération Wallonie-Bruxelles ne peut être testé qu’une fois dans sa scolarité, peu importe qu’il ait bénéficié de ce dispositif de manière effective et efficiente, ou non. Cela signifie qu’en septembre prochain, tous les enfants qui ont été testés il y a deux ans vont perdre totalement leurs heures de soutien. Étant donné l’appauvrissement du langage et des aptitudes de communication très inquiétants chez les apprenants, on ne peut pas envisager ce dispositif comme une simple opération ponctuelle : il doit s’inscrire dans l’enseignement comme une stratégie à mettre en place de manière pérenne, tant que cela s’avère nécessaire, si on veut que les élèves soient outillés correctement pour accomplir leurs études de manière optimale. Pourtant, une nouvelle circulaire vient d’être publiée qui prévoit de réduire davantage le dispositif.

Un dispositif qui a le mérite d’exister, mais qui rencontre des obstacles significatifs.

Le lancement de ce dispositif a connu plusieurs déconvenues :

- difficultés considérables à trouver des enseignants pour dispenser ce cours ;

- enseignant(e)s engagé(e)s sans avoir été formé(e)s à cette mission bien spécifique ;

- confusion entre FLA et remédiation, rendant les stratégies pédagogiques moins bien ciblées ;

- formations mises en place prises d’assaut et inscriptions très vite saturées ;

- pénurie des titulaires de classes contraignant les directions à réquisitionner les instits FLA pour tenir les classes restées sans enseignant ;

- confinement de plusieurs semaines et quarantaines répétées pour certains élèves.

De plus en plus de retards de langage

À l’entrée en maternelle et dès le début des primaires, il n’est plus rare de constater des retards significatifs de langage : problèmes d’articulation, hypotonie des muscles de la bouche, vocabulaire tournant autour de quelques centaines de mots alors que le bagage devrait en contenir environ 2 000 vers 4 ou 5 ans, incapacité totale pour certains enfants de construire une phrase syntaxiquement correcte même en étant dans un contexte ludique et en ayant travaillé le vocabulaire au préalable. Dans le même sens, écouter une consigne simple, la comprendre et l’appliquer est devenu un réel défi, tout comme maintenir son attention, échanger, exprimer des émotions, des questions, des réflexions, des souhaits est de plus en plus ardu. Même s’asseoir pour écouter une histoire semble procurer peu de plaisir à un nombre croissant d’enfants. On assiste fréquemment à des scènes dans lesquelles des enfants de 6 ans communiquent par onomatopées. Que dire des enfants qui cumulent retard de langage en plus d’être allophones ?

Quelle est la cause de l’appauvrissement du langage ?

Je suis enseignante et depuis les dernières années, la situation est de plus en plus préoccupante. Un nombre anormalement croissant d’enfants entrent en primaire avec un déficit important des capacités langagières et il semble que la cause en soit une exposition prolongée face aux écrans en tous genres (tablettes, smartphones, télévision ou jeux vidéo) dès le berceau. Ils affectent la construction de piliers linguistiques solides ainsi que la psychomotricité fine.

Pression sociale et difficultés économiques obligent beaucoup de parents à travailler davantage pour assurer les besoins du foyer, publicité et esprit de consommation croissants, familles monoparentales se multipliant, les écrans ont tôt fait de remplacer la qualité des échanges entre les enfants et leur famille pour devenir un doudou, une baby-sitter dont ni les enfants ni leurs parents ne peuvent désormais plus se passer. Dans quel état seront les milliers d’enfants de 6-8 ans qui subissent aujourd’hui les effets délétères des écrans? Dans quel état seront-ils lorsqu’ils seront dans le supérieur ? S’ils arrivent jusque-là…

Que pouvons-nous faire ?

Intensifier la sensibilisation à cette question est certes une piste à explorer, mais il ne faut pas se leurrer, ce sera insuffisant et on ne pourra en ressentir les bénéfices que dans quelques années, sans garantie de toucher un public large. L’école reste sans aucun doute l’espace le plus sûr pour apporter des solutions immédiates et pérennes. Pour cela, il faut soutenir les enseignant(e)s afin qu’ils et elles puissent mener à bien cette mission : promouvoir un langage de qualité.

Il convient donc de tester les enfants régulièrement à différentes étapes clés de leur cursus en faisant appel à des équipes pluridisciplinaires constituées de logopèdes, de linguistes et/ou d’orthopédagogues et d’enseignants. Selon les résultats, il s’agira de suivre les enfants en ciblant plus précisément les lacunes, mais aussi accompagner les titulaires de classe, élaborer des stratégies communes, conjuguer les actions pour s’assurer que tous les enfants puissent atteindre les objectifs d’apprentissage.

Dans quelque temps, de nouvelles évaluations externes seront à nouveau organisées, à grands budgets, pour déterminer le niveau des élèves et les classer sur le plan européen. Quand les résultats ne seront pas concluants, il sera inutile d’aller chercher la cause chez les parents ou les enseignants, il s’agira de questionner les stratégies budgétaires et l’application des dispositifs.

Les enveloppes sont fermées et les budgets manquent. C’est la raison qui systématiquement est invoquée. Mais une société résiliente exige de notre part à tous d’investir dans l’éducation sans attendre, avec méthode et la conviction profonde que l’intérêt général de nos enfants est une priorité absolue.

>>> Titre de la rédaction. Titre original : "Les écrans, ce fléau que l’école pourrait soigner grâce au FLA."

>>> (1) Liste des signataires