Pourquoi ai-je demandé à Ihsane Haouach de s’abstenir de porter le voile en conseil d’administration ?

Trouveriez-vous normal que, durant un match de foot, un arbitre porte le maillot de l’une des deux équipes ? Le principe de neutralité est essentiel pour notre démocratie. Il permet d’assurer la crédibilité de l’Etat et l’adhésion des citoyens par rapport à son action et ses décisions. Pensez-vous que des représentants de l’Etat affichant leur préférence pour un groupe parmi d’autres inspireraient la confiance ?

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Contribution externe

Par Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol (MR)

"Je vous demande de vous abstenir à l’avenir de porter le voile en CA et, si vous ne désirez pas vous en abstenir - ce qui est votre droit - de vous abstenir dorénavant de siéger au CA "

Tels sont les mots, enregistrés en séance, que j’ai tenus à l’adresse d’Ihsane Haouach ce mercredi 31 juin avant que ne s’ouvre le conseil d’administration de l’Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes.

Pourquoi cette apostrophe ? Parce qu’Ihsane Haouach, en violation du principe de neutralité, arborait un signe convictionnel, en l’occurrence ici un voile alors même qu’elle siégeait comme commissaire du gouvernement.

De collègue à collègue, je lui ai demandé de respecter le principe de neutralité

Notons que, contrairement à ce qui a été prétendu et propagé par certains, je n’ai pas exigé qu’elle ôte ce signe convictionnel. Encore moins publiquement et encore moins sur le champ. Mais bien qu’elle s’abstienne à l’avenir de le porter au conseil d’administration (CA) vu la fonction qu’elle exerce. Notons aussi que je n’ai pas remis en cause sa nomination qui avait été actée en conseil des ministres. Je me suis contenté - de collègue à collègue - de lui demander de respecter le principe de neutralité

Ces dernières semaines, un grand nombre de personnes dans la presse et au plus haut niveau se sont exprimés abondamment sur cette nomination controversée mais, personne, à ma connaissance, n'avait jusqu'alors demandé à Ihsane Haouach de se justifier publiquement. C’était le premier CA depuis l’annonce officielle de sa nomination et je désirais, au nom du MR, exprimer publiquement notre désapprobation relativement à ce comportement.

Normal qu'un arbitre de foot porte le maillot de l’une des deux équipes ?

Pourquoi le principe de neutralité - aujourd’hui sérieusement menacé - est-il si important à nos yeux ? Parce que c’est l’un des principes essentiels de notre démocratie libérale. Il permet d’ériger un mur de glace entre l’Etat et la religion. Il permet - dans une société comptant plus de 180 nationalités, 3 communautés linguistiques, près de dix familles politiques, six cultes reconnus, etc. - de garantir la coexistence pacifique de personnes aux origines et convictions philosophiques, politiques et religieuses d’une extraordinaire diversité. Il assure également l’égalité des chances car toute personne, peu importe ses origines, convictions et croyances, peut entrer et progresser dans l’administration sur base de ses seuls mérites. Il permet aussi d’assurer la crédibilité de l’Etat et l’adhésion des citoyens par rapport à son action et ses décisions.

Beaucoup de gens, en particulier les plus jeunes, ne comprennent pas - ou plus - l’utilité ou la pertinence du principe de neutralité. C’est pourtant simple : si des agents de l’Etat expriment leurs préférences et leurs appartenances, ils seront beaucoup moins crus, respectés ou obéis que si, comme aujourd’hui, ils ne laissent pas transparaître leurs préférences et appartenances. Trouveriez-vous normal que, durant un match de foot, un arbitre porte le maillot de l’une des deux équipes ? Pensez-vous que les joueurs et les supporters de l’autre équipe seraient convaincus de l’impartialité de l’arbitrage ? Que dire alors d’un pays où coexistent non pas deux mais des centaines de groupes différents aux identités multiples qui souvent se recoupent et s’interpénètrent ? Pensez-vous que des représentants de l’Etat affichant leur préférence pour un groupe parmi d’autres inspireraient la confiance ?

Neutralité inclusive ou exclusive : des acrobaties intellectuelles alambiquées

C’est pourtant ce qu’un grand nombre de théoriciens, intellectuels et partis politiques situés généralement à gauche affirment aujourd’hui en mobilisant le concept alambiqué (en réalité totalement absurde) de "neutralité inclusive". Selon ce dernier, ce n’est pas grave si des agents de l’Etat affichent leurs appartenances et préférences (pas besoin de "neutralité des apparences"). Ce qu’il faut, c’est qu’ils agissent de la manière la plus neutre possible ("neutralité des actes"). Dès lors, pas de souci : l’arbitre peut porter un maillot de l’une des équipes qu’il arbitre. Il doit juste faire très attention à ne pas favoriser l’équipe qu’il préfère. Même quand il lui accorde un penalty…

Par contre, ceux qui, comme au MR, ne sont que très moyennement convaincus par ce concept, sont catalogués comme des partisans de la neutralité "exclusive". C’est-à-dire la neutralité qui, prétendument, "exclut", celle qui conduit à ne pas vouloir engager dans la sphère publique des personnes qui arborent des signes convictionnels. Le principe de neutralité qui, pourtant, assure - on l’a dit - l’égalité des chances, est aujourd’hui désigné - par la magie d’une acrobatie intellectuelle des théoriciens de gauche - comme un principe discriminatoire. Dès lors, ceux qui n’acceptent pas, le temps de leur travail, de ranger leurs signes convictionnels au vestiaire sont considérés comme des victimes. Et l’action des mouvements religieux pour leur permette d’afficher ces signes convictionnels au travail est présenté comme la conquête de nouvelles libertés.

La militante est devenue une victime, le défenseur de la neutralité un agresseur

Ce qui, dans ce débat, prédomine aujourd’hui, c’est la victimisation. Ainsi, alors que le principe de neutralité a été violé lors de la séance de CA, que s’est-il passé suite à ma demande de respecter ledit principe ? Ce n’est plus le fait de violer le principe de neutralité qui, aux yeux des bien-pensants, est apparu comme une provocation mais le fait même de le défendre. Les rôles s’inversent : le défenseur devient l’agresseur et la militante la frêle victime. Avec pour résultat hallucinant que la représentante du gouvernement de l’Institut pour l’égalité des hommes et des femmes arbore un signe convictionnel, lequel, même s’il peut évidemment être porté volontairement pour quantité de raisons dans nos sociétés libres, représente quand même - qu’on le veuille ou non – une certaine forme de soumission et d’oppression patriarcale pour des centaines de millions des femmes dans le monde.

A en croire le déluge des déclarations et réactions qui a déferlé sur les réseaux sociaux (principalement du côté des mandataires et réseaux d’Ecolo), ma demande légitime était considérée comme une "humiliation" et ma démarche était qualifiée de "violente". Je m’en étais pris à une femme ! Depuis quand le fait de rappeler un responsable aux devoirs de sa charge est-il une humiliation ? Depuis quand, le fait de manifester sa réprobation est-il un acte de violence ?

Le mensonge gratuit du racisme et du sexisme

On a même qualifié ce comportement de raciste ou de sexiste, accusation absolument mensongère et gratuite qui me scandalise et qui vise juste à me discréditer. Ce qui est paradoxal, c’est que l’indignation (réelle ou feinte) de certains féministes relativement à cette interpellation est elle-même profondément sexiste. Pourquoi ? Car elle revient à considérer les femmes comme des êtres faibles et vulnérables envers qui toute critique est qualifiée "d’agression" ou de "stigmatisation". Pour un libéral, les femmes comme les hommes sont des individus libres et responsables qui doivent assumer leurs choix et rendre compte de leurs actes. Considérer qu’une femme est victime simplement parce qu’un homme désapprouve son action est, en réalité, profondément sexiste. Tout comme le fait de considérer le principe de neutralité comme une arme dirigée contre les musulmans (alors qu’elle est un outil de coexistence de toutes les préférences et appartenances d’une société diversifiée) trahit une mécompréhension profonde.

Je vise les idées, pas les personnes

On me rétorquera peut-être que je m’en suis pris à sa personne. En réalité, j’ai condamné son comportement. Dans les débats, j’attaque toujours les idées. Pas les personnes. La balle, pas le joueur. Mais il existe certains débats où la stratégie consiste, pour les défenseurs d’une cause, à matérialiser leur combat, à incorporer en quelque sorte les idées qu’ils défendent. C’est généralement une stratégie très efficace. C’est ainsi, par exemple, que Gandhi a décidé de se vêtir uniquement d’un simple "khadi" qu’il avait tissé lui-même sur son rouet. Il protestait ainsi contre l’importation en Inde de textile manufacturé en Angleterre, la puissance coloniale qu’il combattait à l’époque. Cette démarche, et bien d’autres, ont conduit à l’indépendance de son pays. De la même manière, porter délibérément un signe convictionnel dans une fonction où l’on est censé incarner la neutralité (et donc s’abstenir d’en porter) est une stratégie payante pour affirmer ses idées de manière combative. Par contre, une fois qu’on a posé ce choix de "personnaliser" ses idées, de les afficher sur sa personne, il est assez malvenu et hypocrite de reprocher à ses opposants de contester ces même comportements et choix vestimentaires qui ont précisément été adoptés pour mener ce combat. Il faut assumer ses choix.

La victimisation, une manière d'éviter le débat politique

De toute façon, cette victimisation est avant tout une stratégie permettant à ceux qui l’utilisent d’étouffer le débat en le dépolitisant, en le vidant de sa signification politique. En effet, parler d’agression et d’humiliation permet d’éviter de débattre politiquement sur le vrai sujet : la montée du communautarisme en général et la violation du principe de neutralité en particulier.