Quand Bart De Wever se prépare pour 2024…

Un "accord de séparation ordonnée", comme le souhaite le patron de la N-VA, est-il seulement envisageable ?

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© Haulot
Contribution externe

Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique (1).

La préparation d’une septième réforme de l’Etat pour 2024 figure à l’agenda de la coalition Vivaldi, coalition dont sont exclus les deux plus importants partis de Flandre, le Vlaams Belang et la N-VA, crédités respectivement de 26,1% et de 21,8% d’intentions de vote selon le dernier Baromètre politique du Soir.

Si ces résultats devaient se confirmer au lendemain des élections de 2024 - La Vivaldi tiendra-t-elle jusque-là ? -, cela signifierait que ces deux formations détiendraient ensemble la majorité absolue au Parlement flamand et seraient donc en capacité de concrétiser leur plan séparatiste au départ d’une proclamation unilatérale d’indépendance de la Flandre.

Sauf que le patron de la N-VA, Bart De Wever, n’entend nullement s’allier avec le Vlaams Belang, parti qui, selon ses récentes déclarations à la VRT ce 3 juillet, n’entend absolument pas rester dans le légalisme et veut une scission à la catalane, qui serait probablement annulée par le gouvernement fédéral.

Bart De Wever souhaite, quant à lui, un "accord de séparation ordonnée", comme celui qu’il fut à deux doigts de conclure avec le PS en 2020, avant qu’ "un parti, le septième du pays, sente l’opportunité de revendiquer le poste de Premier ministre et mette sur pied un gouvernement Vivaldi contre la Flandre".

Et de se tourner à nouveau vers le PS, car "si vous voulez rester dans le légalisme, si vous voulez un jour rendre le pays à nouveau gouvernable depuis la Flandre avec un accord, alors vous devrez en passer un avec la gauche wallonne. Ils sont les seuls en Wallonie à pouvoir en tirer profit au Parlement".

À un soupir d'un accord

On sait que le confédéralisme proposé par Bart De Wever repose sur une formule à deux : un Etat flamand et un Etat wallon, cogérant, pour ce qui concerne les matières personnalisables, Bruxelles. Chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, serait en effet amené à choisir entre le paquet flamand et le paquet wallon pour l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration.

Mais il y a souvent loin de la coupe aux lèvres…

Alors que la Région wallonne connaît une situation budgétaire abyssale, pour reprendre l’adjectif utilisé par le ministre-président wallon lui-même, et que les transferts financiers en provenance de Flandre (quelque 7,5 milliards d’euros par an au minimum !) sont amenés à s’éteindre progressivement, on imagine aisément le marasme dans lequel se retrouverait une population wallonne devant assumer seule ses soins de santé… Le président du PS, Paul Magnette, est-il prêt à bazarder ce qui, à ses yeux, constitue le ciment de la Belgique ?

Jusqu’où Paul Magnette est-il allé lors de la négociation avec Bart De Wever en 2020 ? "On était à un soupir d’un accord", rappelle ce dernier.

Aujourd’hui, le président du PS se prononce clairement en faveur d’une Belgique à quatre Régions, en perdant de vue la profonde aversion que la Flandre a toujours nourrie pour le concept de "Bruxelles, Région à part entière". En oubliant aussi que le Nord ne renoncera jamais à la notion de Communauté, qui lui permet, via les matières personnalisables, d’encadrer sa minorité bruxelloise du berceau à la tombe.

Les positions, on le voit, restent fort tranchées.

On notera que si Bart De Wever tend la main au PS, il fait également un clin d’oeil au CD&V, "la roue de secours de la Vivaldi". Crédité aujourd’hui d’un petit 10% d’intentions de vote, le parti de Joachim Coens semble payer chèrement sa participation gouvernementale. L’interview accordée récemment par Eric Van Rompuy au Soir s’apparente à un sauve-qui-peut. L’ex-député fédéral CD&V, qui se qualifie toujours de flamingant, n’est en tout cas pas partisan d’une nouvelle avancée institutionnelle : "Ce serait une erreur historique. Si nous faisons un pas de plus, cela mènera à la déstabilisation du pays. Dans une grande négociation institutionnelle comme le veut De Wever, mon parti, le CD&V, disparaîtrait".

On est à mille lieues de cet "État-CVP" qui, durant des décennies, fut à l’origine de toutes mesures visant à saper le caractère unitaire de la Belgique. Eric Van Rompuy avait pourtant mis en garde : "Ce serait un suicide politique que d’entrer dans un gouvernement de gauche !"

Chimère

Aujourd’hui, Joachim Coens en est à vanter les mérites du système fédéral suisse qui, souligne-t-il, permet aux communes d’assurer principalement la gestion. Et d’évoquer la mise sur pied d’une "Suisse du Nord : Ce qui peut être fait localement est réalisé à ce niveau-là, c'est de la démocratie de première ligne. Ce qui ne peut vraiment pas être fait localement, alors nous le réalisons au niveau de la communauté. Et ce qui ne peut être géré par la communauté, nous le faisons ensemble au niveau fédéral. Nous ne démolissons pas la Belgique, mais nous la reconstruisons de fond en comble."

L’analyse de Joachim Coens relève toutefois de la chimère.

En Suisse, l'institution "régionale" de type belge, donc ethno-linguistique, n'existe pas ; il n'y a pas de région de Suisse romande, ni de Suisse alémanique, ni de Suisse italique, ni de Suisse romanche. Qui plus est, les frontières cantonales n'épousent pas les frontières linguistiques ! Il y a des cantons bilingues : Berne, Fribourg, Valais, Grisons... Et il n'y a qu'un paragraphe dans la Constitution suisse qui traite de la question linguistique, laquelle est du ressort des cantons. L’alinéa 2 de l’article 70 stipule en effet : "Les cantons déterminent leurs langues officielles. Afin de préserver l’harmonie entre les communautés linguistiques, ils veillent à la répartition territoriale traditionnelle des langues et prennent en considération les minorités linguistiques autochtones."

Au niveau fédéral suisse, il n'y a pas un camp germanophone opposé à un camp francophone (arbitré par un camp italophone). Ce sont les Cantons qui constituent la base "fédérale" du système suisse, pas les communes ! Cantons dont nombre ont été des Etats quasi-souverains pendant de siècles, dans le cadre du Saint-Empire germanique. C'est à partir de Napoléon que la Suisse est passée d'un système d'Etats-cantons "confédérés" à un système "fédéral" (établi en 1848, après un petit conflit violent).

Par ailleurs, Joachim Coens se garde bien de dire comment il conçoit la gestion de Bruxelles…

La Flandre fait cavalier seul

Confédéralisme à deux, Belgique à quatre, Suisse du Nord… Assurer la viabilité de la Belgique relève de la quadrature du cercle. Il est toutefois un élément incontestable : la Flandre ne se comporte plus en entité fédérée, mais en Nation. Et ce fait, à lui seul, compromet la survie du pays !

Pour en revenir au président de la N-VA, sa comparaison avec ce qui se passe en Espagne est maladroite.

La Catalogne ne constitue qu’un quinzième du territoire espagnol. Madrid et son gouvernement peuvent donc aisément tenir les rênes. Si la Flandre se sépare, c’est l’édifice belge tout entier qui s’écroule. Bruxelles et le gouvernement fédéral ne représenteraient alors plus rien et ne pourraient donc pas s’opposer. Quant à l’Union européenne, elle ne pourrait qu’acter le divorce belge.

Bart de Wever évoque le "légalisme". Si, demain, son parti et le Vlaams Belang détiennent ensemble la majorité absolue au sein du Parlement flamand, ils auraient tort de ne pas user de cette légitimité démocratique pour concrétiser enfin leur objectif commun : faire de la Nation Flandre un État souverain !

(1) Dernier livre paru : "La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge", Editions Mols, 2019.