La dignité du mendiant

Ce matin de juin, un homme m’a ému. Non par sa condition. Mais par sa posture, son élégance, sa criante humanité.

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Une chronique de Francis Van de Woestyne.

Je donne souvent une ou deux pièces aux personnes qui tendent la main. Elles n’ont pas choisi leur sort. Dans leurs yeux se lisent une détresse, un appel, une prière. Je ne sais pas ce qu’elles font des sous qu’elles récoltent. Achètent-elles de la nourriture pour leur famille, du lait pour leur bébé ? Ou peut-être de la bière, de l’alcool, du tabac ? Peu importe. Si elles tendent la main, c’est qu’elles en ont besoin. Pour survivre.

Comme aimanté

Ce matin de juin, un homme m’a ému.

C’était un dimanche gris. Toute la nuit, le ciel s’était vidé. Vers 3 heures, je m’en souviens, le chagrin céleste s’était calmé. Mais trente minutes plus tard, j’avais regardé, les pleurs nocturnes avaient repris. Peut-être sur le sort des hommes sur terre.

Et le matin, le sol suintait la tristesse.

Pourtant, pas lui.

Il s’était installé devant une boulangerie, dans le quartier européen de Bruxelles. Sur une caisse en bois qui lui servait de siège. Ou plutôt de trône. Oui, c’est l’impression qu’il m’avait donnée, à l’instant où je l’aperçus.

Et en l’observant, j’étais comme aimanté par l’image de ce mendiant âgé qui déployait des gestes amples et précis. Sa posture me semblait, en réalité, plus noble que celle des hommes attablés à quelques mètres de lui et qui, sans le regarder, dégustaient leurs viennoiseries dominicales.

Indifférent au brouhaha qui s’échappait des tables, il continuait à se préparer. Il modifia la position de son siège, vérifia son alignement par rapport au commerce auquel il tournait le dos.

Le feu passait au rouge, au vert, à l’orange. Les gens traversaient sans un regard pour lui. Lui non plus ne regardait personne, affairé qu’il était à se préparer pour sa journée. Les mouvements autour de lui l’indifféraient, il n’était pas encore prêt.

Il consulta sa montre. Lorsqu’il estima sans doute que le temps était enfin venu d’entamer son labeur, il sortit de son sac un petit récipient métallique qu’il posa devant lui, entre ses pieds chaussés de bottines d’un autre âge mais bien entretenues.

Il rectifia encore sa mise, son col, son veston. Mais avant. Avant toute chose, il prit dans sa poche un objet qui me fascina plus encore. J’attendais là.

De sa poche, donc, il retira un miroir rond précieusement emballé dans un étui. Il l’humecta de sa buée. Le frotta délicatement avec un mouchoir en tissu. Et il s’observa longuement. D’abord les cheveux puis le front, les yeux, le nez, les lèvres, le menton. Il fit pivoter le miroir à gauche et à droite, tendit le bras pour avoir une vue globale de sa figure et de son être. De sa main, à plat, il lissa ses cheveux blancs, abondants. Dompta une mèche rebelle. Et enfin, lorsque le reflet qui lui parvint sembla conforme à ses attentes, il replia le miroir et le rangea dans sa poche.

Que faire ? Que dire ?

Alors et alors seulement, il put entamer sa journée. Et il se mit à mendier. En silence. Sans rien demander. Sans dire j’ai faim, j’ai soif, j’ai peur, j’ai deux enfants. Sans pancarte. Non. Il n’avait que sa personne, son visage ridé, marqué par une vie. Pourquoi était-il là ? Quelle était son histoire, sa vie, ses enfants, sa famille, son parcours ? La vie semblait l’avoir privé de tout ce qu’un homme pouvait espérer. Mais, malgré les épreuves que l’on pouvait deviner, il avait conservé sa belle, sa grande dignité. Que l’on me comprenne bien. Je ne dis pas, évidemment, que son sort était enviable. Mais qu’il s’y résignait avec courage et une certaine noblesse. C’est, en tout cas, l’impression qu’il me donnait.

Je me perdais en réflexions. Comment un pays comme le nôtre ne peut-il rien offrir d’autre qu’une caisse en bois posée sur un trottoir à cet homme qui paraissait élégant, instruit ? Que faire ? L’aider sans être paternaliste ou indélicat ? Comment lui porter secours, adoucir son sort ? Lui parler ? Mais avec quels mots justes ?

Maladroitement, sans mot dire, je vins déposer ma petite offrande. Il me fixa d’un regard clair, inclina la tête. Et attendit le passant suivant.

Une semaine plus tard, le dimanche matin, j’étais certain de le retrouver. Sûr, cette fois, je lui parlerais. Mais le trottoir était vide. A-t-il changé de rue, de ville, de pays ? Je ne l’ai pas (encore) revu…