La Belgique n’aime-t-elle pas les élites ?

Notre pays, en particulier sa partie francophone, cultive une forme d’anti-intellectualisme au nom d’un prétendu égalitarisme visant à réduire les exigences plutôt qu’à les accroître.

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Contribution externe

Par Stéphane Louryan, Professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’ULB, Membre de l’Académie Royale de Médecine de Belgique


La récente actualité met en lumière un phénomène profondément enfoui dans les mentalités de notre pays. D’une part, les infirmiers et infirmières protestent avec raison sur la non-reconnaissance prochaine de leurs diplômes, auquel il faudrait ajouter que les détenteurs d’un diplôme de bachelier (ex- graduat, en haute école, formation récemment passée à 4 ans) sont progressivement traités comme les "brevetés", dont la formation est moins poussée. Ceci bien sûr pour des raisons budgétaires, et favorisé par l’antienne syndicale typique "à travail égal, salaire égal". Donc peu importe le diplôme, et les années consacrées à sa formation.

D’autre part, la fuite des questions d’examen de fin de cycle secondaire, qui ne peut provenir que d’enseignants ou de directions d’école, traduit une mentalité délétère, teintée de démagogie et de paternalisme, accentuée par les médias : "ces pauvres enfants ont été fortement perturbés par la crise sanitaire, et (suite connue)". Et que dire de ces examens, qui tendent à privilégier des habiletés mais font fi de toute rétention de connaissance. On devrait en guise de test imposer à nos élèves de 6e primaire les épreuves des années 60, où il fallait connaître quasi par cœur toute l’histoire du pays, son oro-hydrographie, ses chefs-lieux, sans compter les problèmes de robinets, d’hectares, etc.

Appauvrissement

La Fédération Wallonie-Bruxelles a cru bon de supprimer les épreuves d’examen dans certaines années de l’enseignement secondaire, sans doute sous la pression de considérations sociales ou apparentées. Ce que n’a pas fait l’enseignement néerlandophone, et nous nous félicitons que d’autres réseaux plus autonomes aient pris la décision inverse.

La Fédération des étudiants francophones (Fef) nous inonde sous des communiqués remplis de contre-vérités, notamment sur les chiffres des abandons. Et pendant ce temps-là, dans l’enseignement supérieur, des enseignants se font insulter par des étudiants parce que ceux-ci ont déjoué des fraudes aux examens.

Chroniquement, notre enseignement supérieur s’affaiblit. D’une part, par son mode de financement. D’autre part, par un système mis en place sur base de concepts démagogiques et idéologiques (qui présuppose erronément que les capacités intellectuelles sont également distribuées chez tous les sujets). Ce système empêche d’éjecter précocement des universités des étudiants qui n’ont pas la capacité d’y réussir leurs études, d’où perte de temps et découragement pour chacun. Parfois même l’absurdité du système fait que, après de longues années de galère, de recours, de contestations, un étudiant ou l’autre finit par être diplômé sans avoir les capacités exigées, à force d’être passé par le chas d’une aiguille.

"Aux briques"

Les professeurs sont perpétuellement sur la sellette, quand un étudiant est en échec, c’est notoirement par la faute du professeur, non en raison du mauvais travail de l’étudiant ou de son inadéquation à l’enseignement supérieur. Cette tendance est accentuée par l’immixtion des parents dans le champ éducatif, lesquels, il y a encore quelques décennies, menaçaient d’envoyer leurs enfants "aux briques" en cas d’échec.

Les examens terminaux du cycle secondaire (comme du reste l’examen d’entrée en médecine) doivent être "standardisés", coller à des "compétences" acquises pendant l’année, correspondre à des exercices déjà effectués : il n’y a plus de prime pour les étudiants inventifs et brillants qui font du transfert d’un chapitre à l’autre, et des sanctions pour ceux qui, dépourvus de créativité, se contentent de reproduire des procédures. Que dire de la standardisation des écoles considérées naguère comme "élitistes" que leurs pouvoirs organisateurs fortement politisés font rentrer dans le rang de la médiocrité généralisée.

Le contraste est grand avec notre voisin du Sud, qui continue à maintenir la culture du diplôme, accumule les concours, et qui entretient des grandes écoles avec des sections préparatoires exigeantes et hypersélectives.

Bref, notre pays (et forcément, et peut-être plus encore sa partie francophone) cultive une forme d’anti-intellectualisme, dont témoigne actuellement la place délirante qu’occupe le football dans l’actualité aux dépens des problèmes plus sérieux. Certaines écoles vont même jusqu’à demander aux enfants de se parer des couleurs nationales pour venir au cours ! Où va-t-on ? D’autant que cette réflexion mène à une autre : on accepte bien plus facilement l’élitisme sportif que l’élitisme intellectuel. À méditer.

Amnésie généralisée

Les conséquences sont de divers ordres. D’abord, l’infantilisation de nos jeunes, qui, par la surprotection dont ils jouissent, les opportunités de recours, la réussite forcée, etc., ne seront pas à même de gagner l’autonomie nécessaire dans la vie réelle, et ne seront pas capables de lutter pour leur survie dans un monde très compétitif.

Ensuite, la culture générale s’amenuise. L’histoire n’est plus connue. Les jeunes ont pour horizon l’immédiateté. Se dire que les connaissances sont mieux réparties dans une population n’est pas forcément réjouissant quand on se rend compte que cette homogénéité se traduit par un niveau plus bas que celui des "bons élèves" de jadis. Dans l’esprit de nos politiques, l’égalitarisme signifie toujours réduire les exigences plutôt que les accroître.

Une autre conséquence est la gabegie de moyens générée par un enseignement supérieur de masse à qui le politique confie la mission de diplômer le plus d’étudiants possible mais dont on voit bien que ce souhait résulte d’une escroquerie intellectuelle.

Et, bien sûr, à la fin, une moins bonne formation pour ceux qui formeront nos élites de demain, par gaspillage de moyens.