En sauvant les 450, nous sauvons notre propre dignité égarée

Voici le point de vue d'un ethnopsychiatre sur les conséquences de notre perte d'humanité lorsque nous refusons de rendre leur dignité aux êtres humains en grève de la faim pour leurs papiers à Bruxelles.

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© Belga
Contribution externe

Un texte du Docteur Luc Decleire, psychiatre et ethnopsychiatre.

« Pauvres, ils ne le sont pas ; ils ne sont que privés de biens essentiels

Et livrés au hasard, sans force et sans volonté.

Ils sont marqués du sceau d’une angoisse sans nom

et dépouillés de tout, même du sens de la pauvreté »

Rainer Maria Rilke – 1903

Ami, entends-tu le combat silencieux qui t’entoure ? Je me suis rendu à l’église du Béguinage et j’ai entendu ; j’ai vu… 217 personnes dans une église… 450 avec ceux accueillis dans les auditoires de l’ULB ou de la VUB… Les mines sombres, les ambulances qui emmènent les migrants proches d’une nouvelle frontière : celle de la mort…

Ami, à Bruxelles, en ce moment, 450 de nos frères humains cessent de manger, se cousent parfois leurs lèvres et mettent leur vie en jeu pour faire entendre un cri qui nous concerne tous : "Traitez-nous comme des êtres humains !"

On les appelle des "migrants" alors que nous sommes tous des migrants. Tous les humains sont de perpétuels migrants mais la terreur peut mettre n’importe qui en route pendant des milliers de kilomètres. Nous sommes tous des métissés, tous des descendants de migrants, particulièrement en Belgique, carrefour de l’Europe.

Fuir les images de déshumanisation

Quand vous avez vu votre famille massacrée, coupée en morceaux… Quand vous avez vu votre peuple anéanti, votre femme ou votre fille violées sous vos yeux, quand vous avez été torturé, dépouillé, discriminé, stigmatisé, marié sans votre accord, enrôlé de force, vendu, mis en esclavage… Quand vous avez vu votre maison, votre village, votre ville réduits en cendre, gazés, dynamités, réquisitionnés… Qui d’entre vous ne fuyerait pas, en marchant sans cesse, droit devant lui, en vendant ses bijoux, ses biens, ses vêtements, son corps à n’importe quel passeur psychopathe pour aller le plus loin possible et fuir les terrifiantes images de sang, de mort, d’anéantissement et surtout, surtout de déshumanisation.

La Belgique commémore l’exode de 1940. Au souvenir de la famine et des atrocités commises lors de l’invasion allemande de 1914, les Belges, les Français se sont mis en route, laissant tout derrière eux et ont marché, marché pour fuir, par peur, pour ne pas revivre l’innommable.

"Rien de ce qui est humain ne doit m'être étranger"

Pourquoi sont-ils de héros dignes de figurer dans les livres d’histoire alors que les 450, partie émergée d’un terrible iceberg, peuvent mourir sans que compassion leur soit donnée ? Que les 30 000 peuvent périr noyés en mer méditerranée sans que la révolte ne gronde ?

J’écris en tant qu’ethnopsychiatre parce que "rien de ce qui est humain ne doit m’être étranger". Dans ma consultation, je vois l’horreur dans les yeux, les tremblements, les silences, les bégaiements, les bafouillements, les tics nerveux, les mutilations, les cicatrices, les larmes… Je vois des gens qui se mettent à genoux devant moi en criant : "Je vous en supplie, aidez-moi à ne pas retourner là-bas". On ne peut pas mimer cela. Il y a des marques d’authenticité que je ne peux pas ignorer.

J’écris en tant que citoyen européen et belge car "l’union fera toujours la force des humains".

Psychiatres ou politiques

Un psychiatre traite des individus. Un ministre traite de grands nombres. Des flots humains. Ce n’est pas la même échelle. Ce n’est pas la même responsabilité.

Mais ce qui est en jeu n’est pas d’avoir raison ou tort. Ce qui est en jeu n’est pas de paraître faible en cédant ou fort en étant insensible. Ce qui est en jeu n’est pas de savoir si l’on peut accueillir ou non « toute la misère du monde », d’ouvrir toutes grandes les portes ou de les cadenasser…

Non. C’est plus profond. Il s’agit de traiter chaque homme, femme ou enfant comme des êtres humains et de leur donner leur dignité. Donner des papiers et une identité à des "pauvres", des "migrants", des "clandestins" anonymes si on ne veut pas les voir.

Ce que nous coûte notre perte d'humanité à tous

Leur combat est notre combat. Car toute perte d’humanité a des conséquences pour nous tous. Voyez comment, par manque d’humanité, les travailleurs remplis d’idéaux tombent malades et accumulent les burn-out dans notre beau pays ? Comment de grandes banques délocalisent, robotisent, déshumanisent leurs "services" au nom de profit immédiat des actionnaires ? Voyez comment, par manque d’humanité, nous laissons nos jeunes se perdre dans l’alcool, la drogue, le matérialisme, le consumérisme effrené… voire le suicide par manque de sens… Voyez comment ceux qui soignent ont été traités au cœur même de la pandémie et après…

Voyez comme notre planète se dégrade quand l’argent passe avant les hommes…

L'exception qui confirme qui nous sommes

En écoutant les 450, nous écoutons notre humanité. En sauvant les 450, nous sauvons notre propre dignité d’être humain. Un ministre ne peut qu’être grand si il place l’humanité au-dessus de tout autre calcul. Il entrera plus sûrement dans les livres d’histoire de nos enfants en ayant eu le courage d’avoir amené la Belgique dans ses valeurs d’accueil et d’humanité plutôt que d’avoir eu raison, de n’avoir pas cédé, d’être resté fort et inflexible…

Les Belges sont capables d’entendre la loi et les inévitables exceptions à la loi qui rende celle-ci plus humaine et donc plus respectable.

Ami, "traite-toi comme un être humain" et mets-toi debout pour te laisser toucher par 450 ambassadeurs de notre dignité humaine !

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Le combat des quatre cents cinquante"

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