Les visages multiples de la Grèce antique

Les origines de notre culture se situent dans la "Grèce antique". Étonnamment, elle englobait l’actuelle Turquie, l’Italie, la Grèce et l’Égypte. Le "miracle grec" a aussi vu l’émergence de l’Histoire, du théâtre et de la chimie.

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© D.R.

Le premier épisode de notre série d'été (*) par le philosophe Luc de Brabandere.

Quand on évoque les débuts de la philosophie occidentale, très vite, des images de la Grèce antique nous viennent à l’esprit, car les origines de notre culture, voire même de notre manière de penser, se situent probablement là. Mais de quoi parle-t-on exactement quand on se réfère à la "Grèce antique" ? L’objet de ce premier texte est de le préciser.

La Grèce antique est indissociable de la langue grecque dont l’alphabet apparaît au VIIIe siècle avant notre ère, et permet d’immortaliser L’Iliade et L’Odyssée. L’écriture de ces deux textes fondateurs est un moment fort de la période. Chronologiquement, Homère se situe même au cœur de la Grèce antique car les deux poèmes décrivent quelques épisodes de la guerre de Troie qui s’est déroulée cinq siècles auparavant, et la période s’étend jusqu’à la création de la ville d’Alexandrie en l’honneur du fils de Philippe II de Macédoine, cinq siècles plus tard.

Quatre moments, quatre lieux

Et une première observation s’impose immédiatement : ni Troie, ni Alexandrie, ni la Macédoine ne se trouvent en… Grèce ! La "Grèce antique" englobait une grande partie de la Méditerranée, et quatre moments forts s’y sont succédé dans quatre pays différents : l’actuelle Turquie, l’Italie, la Grèce et l’Égypte.

De manière simplifiée, disons que la philosophie est née, tout comme la science, au sixième siècle avant Jésus-Christ, sur la côte aujourd’hui turque. Plus précisément, c’est à Milet, une florissante cité portuaire au sud de Bodrum, que Thalès a fondé une école dont l’influence sera majeure. Héraclite à Ephèse, Eudoxe à Cnide. Nombreux sont les présocratiques qui ont grandi dans cette région de l’Asie mineure.

À la suite de l’arrivée des Perses, le centre de gravité de la philosophie s’est déplacé dans un deuxième temps vers l’Italie. Pythagore y ouvre une école dans le sud, à Crotone, Parménide et Zénon de leur côté choisissent Elée, un peu au sud de Naples.

C’est ensuite seulement que vient le moment grec proprement dit. En réaction au sophiste Protagoras, Socrate met le feu à la pensée critique, Platon et Aristote se feront un plaisir d’y jeter de l’huile.

L’Égypte sera le quatrième temps de la Grèce antique. Alexandrie regroupera un moment tout ce que la Méditerranée compte comme mathématiciens, astronomes ou savants.

Des nombres aux outils

Au cours de ces quatre périodes, la philosophie et les mathématiques resteront côte à côte. Et même s’il y a eu changement d’intensité ou de polarité, ce tandem se trouve à l’origine du savoir et de la science.

Les quatre mathématiciens géants de la Grèce antique se répartissent en deux groupes séparés par plus de deux siècles ! Paradoxalement en effet, ni le siècle de Périclès, ni celui de Platon et Aristote n’ont vu surgir de grands théorèmes ou inventions révolutionnaires.

Le VIe siècle est marqué par Thalès et plus tard par Pythagore. Deux penseurs que l’on peut classer aussi bien dans la catégorie des mathématiciens philosophes que dans celle des philosophes mathématiciens.

Le IIIe siècle sera celui d’Euclide et d’Archimède. Ce dernier incarne une rupture, car il se passionne pour les outils et la technique. Si Thalès est le premier des mathématiciens et croyait que la substance première du Monde était l’eau, alors Archimède est le premier des ingénieurs, car il mit au point sa célèbre vis pour la faire remonter !

Un miracle grec ?

Pourquoi la Grèce ? Le livre-phare de Jacqueline de Romilly pose la bonne question. Pourquoi est-ce dans ce pays aux frontières biscornues, géographiquement complexe et politiquement morcelé, sans ressources naturelles particulières, secoué par de nombreuses guerres, dont celle qui a opposé ses propres cités Athènes et Sparte, pourquoi est-ce en Grèce qu’est née la philosophie occidentale ?

Dans son ouvrage passionnant, la grande helléniste offre une synthèse des réflexions qu’elle a pu mener.

Ce que certains ont appelé le miracle grec commence dans le sang, par les victoires de Marathon et de Salamine, où les Grecs ont dominé les Perses, respectivement sur la mer et sur la terre. Il se termine de manière tout aussi violente, par la défaite contre les Macédoniens à Chéronée. Mais les Grecs n’ont pas tout perdu car leur langue sera celle choisie par les vainqueurs pour continuer à véhiculer la pensée, une décision qui changera le cours de l’Histoire.

Deux siècles de l’Antiquité se détachent donc indiscutablement par leur importance historique, scientifique et philosophique. Il est essentiel de ne pas les confondre car leurs marqueurs sont fort différents.

Malgré une longue guerre civile - dite du Péloponnèse - qui opposera Athènes et Sparte de -431 à - 404, le siècle de Périclès et des sophistes (Ve siècle avant JC) verra les premiers pas de la démocratie et du droit, les débuts d’une médecine rationnelle avec Hippocrate, une certaine maturité de l’architecture avec la construction du Parthénon sur l’Acropole, ou encore des chefs-d’œuvre de la sculpture, dont le célèbre Discobole.

Le siècle suivant sera celui de Platon et d’Aristote (IVe siècle avant JC) et nous y reviendrons. Disons en résumé qu’avec les deux géants, la philosophie a en quelque sorte décollé deux fois. Deux manières perpendiculaires de voir les choses qui ont néanmoins conduit à l’essor d’une seule discipline.

Le journaliste et l’académicien

Trois autres domaines ont connu dans la Grèce antique des débuts similaires, faits de deux approches contrastées. Il s’agit de l’Histoire, du théâtre et de la chimie. Ces disciplines majeures n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres, mais elles ont en commun d’avoir émergé selon deux modes différents.

Commençons par l’Histoire. Au siècle de Périclès, certains ont commencé un travail de mémoire, avec la volonté de décrire, comprendre et expliquer les événements passés. Hérodote fut de ceux-là. Il pratiquait son métier d’historien un peu comme le ferait aujourd’hui un bon journaliste. Hérodote conçoit son métier avant tout comme un devoir d’enquête sur le passé, menée auprès des témoins importants.

Une génération plus tard, Thucydide rompt avec son prédécesseur. Plutôt que de raconter des histoires du passé en glorifiant ses héros, il veut écrire l’histoire au présent pour être utile aux générations futures. Il traite de la guerre du Péloponnèse qui se déroule de son vivant comme le fait un professeur d’université. Hérodote se situait dans le registre du vraisemblable, Thucydide ambitionne lui de décrire la vérité. Deux styles, deux approches, deux conceptions différentes du métier d’historien. Mais c’est Thucydide qui peut revendiquer d’être le père de l’histoire moderne.

Rire et pleurer

La vie se déroule souvent sur une crête étroite, celle qui sépare le rire des larmes, ce qui nous fait passer fréquemment de l’un aux autres, de la comédie à la tragédie. Ces deux manières de faire du théâtre sont nées au début du Ve siècle. La mise en scène des héros mythiques comme les combattants de la guerre de Troie n’avait pas pour but de fuir le temps présent. Elle voulait plutôt souligner la portée intemporelle des questions traitées, comme par exemple la place et l’importance des femmes dans la Cité. Ce n’est pas un hasard si Antigone, mise en scène par Sophocle, est toujours dans nos mémoires… Le même public qui applaudissait ces tragédies acclamait également les comédies d’une rare férocité d’Aristophane dirigées contre les jeunes aristocrates et même contre Socrate lui-même, qu’il ridiculise dans les Nuées.

Des atomes et des hommes

La chimie est certes un tout autre domaine, mais on y retrouve à nouveau une tension entre deux points de vue très différents. D’un côté, Empédocle pour qui à l’origine du monde se trouvent quatre éléments fondateurs (l’eau, l’air, la terre et le feu). Sa théorie a quelque chose d’exceptionnel, elle fut en effet adoptée aussi bien par Platon que par Aristote ! Il n’y a pas beaucoup d’autres exemples de terrain d’entente entre les deux géants. Les disciples d’Empédocle sont appelés "élémentistes" en référence à la théorie à laquelle ils se réfèrent.

Mais dès l’Antiquité, certains opposants ont fait de la résistance, et émis l’hypothèse qu’aucun des quatre éléments n’est… élémentaire. Selon eux, il existe un commun dénominateur beaucoup plus petit. Démocrite a proposé l’idée d’un "atome" (littéralement qu’on ne peut pas couper) et les "atomistes" ont ainsi compté dans leur rang Leucippe, Épicure et bien plus tard Lucrèce.

>>>(*) Aux origines de la philosophie occidentale

Il y a 2 400 ans , sous le soleil de la Méditerranée, Platon et Aristote se croisent pour ce qui sera une des plus importantes rencontres de l’histoire. Leur controverse philosophique nous est encore utile pour penser notre monde actuel.

En compagnie du philosophe Luc de Brabandere, "La Libre" part cet été, chaque mardi (du 13/7 au 17/8) à leur rencontre qui est à l’origine de la philosophie occidentale. Avec Anne Mikolajczak et l’illustrateur Rif (Cartoonbase), Luc de Brabandere publiera en novembre l’ouvrage "Platon vs Aristote, une initiation joyeuse à la controverse philosophique" aux Éditions Sciences humaines dont est tirée cette série. Ce livre est aussi le support d’un séminaire dont la prochaine session aura lieu les 26 et 27 août (informations : www.ailouvain.be).

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