"Pas de danger immédiat", une expression rassurante, vraiment ?

Les événements climatiques extrêmes s'enchaînent. Va-t-on réagir ou rester impassibles "comme des grenouilles"?

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Contribution externe

Une carte blanche de Thierry Bréchet. Économiste, professeur à la Louvain School of Management et chercheur au Core.

Cet article, et je m’en excuse d’avance, va être un peu macabre.

Une vague de chaleur sans précédent s’était abattue fin juin sur le nord des USA et sur le Canada. Écoles et centres de vaccination contre le Covid-19 fermés, tramways à l'arrêt, coupures de courant, épreuves de sélection olympique décalées et habitants réfugiés dans des centres de "rafraîchissement" : l'ouest du Canada et des États-Unis se battait encore mardi 29 juin contre de nouveaux records historiques de température provoqués par un "dôme de chaleur" à l'intensité rarissime, allant jusqu’à 49,5°C. Pour prendre un simple exemple des impacts d’une telle vague de chaleur inédite, quelque 135 personnes sont décédées en quelques jours à Vancouvers ; la température normale en cette saison à Vancouvers est de 21°C(1).

Mais il a pire que ça. Vingt-quatre heures après avoir battu le record historique de chaleur au Canada, le petit village de Lytton, situé à 260 km de Vancouver, a été détruit par le feu. Il était 18 heures, mercredi 30 juin 2021, lorsque le maire a signé l’évacuation de tous les résidents. Quelques heures plus tard, le village était en cendres. Ceci n’est pas de la science-fiction mais la réalité au Canada en juin 2021.

David Phillips, climatologue en chef d'Environnement Canada a confié à l’AFP : "Nous sommes le deuxième pays le plus froid du monde et le plus enneigé". Il est donc peu habitué à cette "chaleur du désert, très sèche". La canicule allait durer probablement une semaine. Les températures nocturnes ne redescendraient guère et l’hécatombe morbide continuerait, comme par exemple dans cette petite ville sans doute paisible de Lytton.

De Lytton à Saint-Pétersbourg

Êtes-vous déjà allés en Russie ? J’ai eu la chance de passer une année à Saint-Pétersbourg. Là-bas, il faut l’avouer, les vagues de chaleur sont vraiment rares. Par contre, il peut faire très froid l’hiver. Disons qu’il pleut énormément en novembre et décembre, puis tout d’un coup le froid et la neige déboulent en janvier et février. Les changements de saisons sont très violents. Naïf, je pensais que les Russes n’avaient pas peur du froid. Que nenni ! Ils savent pertinemment que le froid peut tuer. En février 2009, lorsque j’y vivais, il a fait jusqu’à -21°C. Alors je peux vous affirmer qu’on ne sort pas dans la rue avec des baskets. Pour sortir (et on évite de sortir, d’ailleurs), il faut 20 minutes pour s’habiller correctement. Et on ne sort pas sans un bonnet ou une chapka, sinon c’est la mort assurée. Mais avec le changement climatique, ces vagues de froid et la neige se font plus rares.

Les inondations du 15 et du 16 juillet 2021, essentiellement dans la région de Liège, révèlent également notre vulnérabilité aux caprices de la Nature. Les impacts sont quasi inimaginables et innombrables (voir la presse du 16 juillet). 41 000 personnes privées d’électricité en Wallonie. Le bilan s'est alourdi du côté de Verviers et Pepinster où l’on déplorait (au 16 juillet) 15 personnes décédées. L'Agence fédérale de contrôle nucléaire a tenu à rassurer ce vendredi 16 : les intempéries qui ont ravagé la région liégeoise ne mettent pas en danger la centrale de Tihange. "Le risque d'inondation autour de la centrale nucléaire de Tihange reste sous contrôle et il n'y a pas de danger immédiat pour la centrale nucléaire", a tweeté l'AFC. J’adore les termes "pas de danger immédiat". En Allemagne également, on déplore aux moins 103 morts (à l’heure actuelle).

La Belgique n'est pas prête

J’ai pris ces trois exemples pour une raison simple. Nous qui vivons dans un climat tempéré, nous sommes peu frappés (en tout cas, pour le moment) par les extrêmes climatiques... Mais ces inondations prouvent le contraire. Certes, ces dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées (à l’échelon planétaire ou local). Mais n’oublions pas que toutes les régions du monde n’ont pas la chance d’avoir un climat tempéré… ni les moyens financiers pour se protéger des évènement inhabituels (climatisation, chauffage, etc). D’ailleurs, d’un avis unanime, la Belgique n’est pas préparée pour gérer des évènements extrêmes, comme ces inondations. La plupart des pays de la planète font face à des évènements extrêmes de plus en plus fréquents, comme les trois exemples que je viens de citer. Et je pourrais multiplier les exemples, notamment parmi les pays les plus pauvres et les plus vulnérables où les situations sont encore plus tragiques.

Combien de canicules, encore ?

La chaleur, le froid et même l’eau peuvent tuer. Tout comme les variations inattendues de saisons (pour les cultures et les troupeaux). Sans compter sur tous leurs impacts colatéraux sur la santé, la nature, la productivité des cultures et les infrastructures. Le changement climatique ne se résume pas à une vision dantesque de la hausse du niveau des océans. Bien sûr cela va se produire, mais bien avant ça, il y aura des milliers de décès par an en raison de tous ces prémices. Les causes sont tellement multiples qu’il est impossible de quantifier ces morts. Mais ils existent déjà, et ce n’est que le début. Combien de canicules, de vagues de froid, d’épidémies ou d’inondations faudra-t-il pour que l’on réagisse ?

Vous connaissez l’histoire de la grenouille ? Jetez une grenouille dans de l’eau bouillante : elle va aussitôt bondir hors de la casserole. Si vous la mettez dans de l’eau froide et que vous faites lentement monter la température, elle va lentement mourir (bon, j’avoue que je n’ai jamais tenté l’expérience). Et bien avec le changement climatique, nous sommes comme cette grenouille qui se laisse lentement ébouillanter. Sauf qu’en plus, nous allons subir de plus en plus fréquemment d’évènements extrêmes. Souhaitons que cela puisse nous faire réagir.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "La grenouille".

>>> (1) Source : "Le Figaro" du 29 juin 2021.

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