L’islam, est-il incompatible avec la démocratie ?

Moi qui connais l’histoire du christianisme, je pense le contraire.

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© AFP
Contribution externe

Le regard du prêtre; une chronique d' Éric de Beukelaer.

Ihsane Haouach, éphémère commissaire du gouvernement à l’Institut pour l’égalité hommes-femmes, a déchaîné les passions en choisissant de porter le voile dans l’exercice de ses fonctions. Les attaques personnelles, visant cette femme compétente, dont la nomination a été avalisée par le gouvernement, sont indignes. Cependant, le sujet mérite débat. Il est trop court d’affirmer que le port du voile serait la victoire du choix individuel des femmes, à l’instar (version belge) de la liberté d’avorter, ou (version américaine) de la liberté de porter des armes. La liberté individuelle n’a de sens qu’en lien avec le bien commun. C’est à l’aune de la société que nous voulons bâtir, qu’il s’agit de jauger dans l’exercice de quelles fonctions, le port d’un signe convictionnel est admissible ou non.

Ce nécessaire débat sur la neutralité, cache cependant un "éléphant dans la pièce", soit un gros malaise que peu évoquent explicitement. Jean-François Husson osa le faire dans une récente chronique : "il est devenu très difficile, pour ne pas dire impossible, d’avoir un débat serein dès qu’il est question d’islam en Belgique." Pourquoi ? Par racisme ? Pas principalement. Le maire de la plus grande ville d’Europe (Londres) est musulman. Sa récente réélection ne fit aucune vague. Non, le malaise vient de la peur de voir l’islam politique grignoter nos libertés civiques pour les remplacer par la charia. Une peur illustrée par Soumission, le roman de Michel Houellebecq. Une peur alimentée par les attentats en Occident, les attaques djihadistes en Afrique, le peu de démocratie dans les sociétés majoritairement musulmanes, la difficulté pour un musulman de naissance de changer de religion, ou de n’en avoir aucune. Et ce, même en Belgique. Prétendre que ces excès n’ont rien à voir avec l’islam, est aussi peu vrai que de déclarer que les abus sexuels n’ont rien à voir avec trop de cléricalisme catholique, que le collectivisme autoritaire n’a rien à voir avec le marxisme, ou que les inégalités et taux de burn-out n’ont rien à voir avec l’ultra-libéralisme. À chaque fois, il s’agit de déviations, mais qui sont le symptôme d’une faille.

Nécessaire et superficiel

D’aucuns prétendent que l’islam est incompatible avec la démocratie. Je suis d’un avis différent. Par naïveté ? Non, mais parce que je connais l’histoire… du christianisme. 

Tant que celui-ci n’avait pas intégré dans sa théologie, la critique historique de ses textes sacrés, son rapport à la société demeurait statique. Rien de bon ne pouvait sortir des principes des Lumières et de la modernité. Un siècle et demi de travail théologique a fait évoluer les choses, offrant la déclaration du Concile Vatican II sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae, 1965). Il n’est pas étonnant que ce soient justement les chrétiens traditionalistes, attachés à une conception "fixiste" de la Révélation, qui rejettent pareil développement théologique. Il en va de même en islam. Tant qu’une majorité de théologiens garde un rapport anhistorique à la révélation reçue par Muhammad, le Coran et le Hadith dicteront de façon péremptoire et déconnectée ce qui est bien/pur ("halal") et tout ce qui est mal/impur ("haram"). Soutenons donc ces théologiens musulmans, qui tels Tareq Oubrou, grand recteur de la mosquée de Bordeaux, osent la critique historique : "L’origine de la parole reste divinement absolue, intemporelle et totale dans son mystère ontologique, mais son irruption en dehors de Dieu (dans le Coran) ne peut être saisie et comprise que dans des limites linguistiques et historiques." (Appel à la réconciliation : foi musulmane et valeurs de la République française, Plon 2019)

En clair : le débat sur la neutralité de l’État est nécessaire, mais superficiel. Ce n’est que par une réflexion d’ordre théologique, que se… "dévoilent" les véritables enjeux du port du voile.