Pourquoi les “vacances”  nous sont essentielles ?

Elles ne sont pas un temps vide mais essentiel. L’occasion d’être plus attentifs à nous-mêmes pour “réparer” l’humain.

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© Steve Bidmead de Pixabay
Contribution externe

Une chronique de Laura Rizzerio, philosophe (UNamur)

Le “confinement” duquel nous sortons progressivement a provoqué chez de nombreuses personnes un désir profond de “vacances”, dans l’espoir sans doute que ce temps où l’on fait le “vide” serve à nous “reconstruire” après la pandémie. Mais est-ce vrai ? Et si oui, quel sens attribuer à ce que nous appelons les “vacances” ?

Dans un essai écrit au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Les loisirs et le fondement de la culture (1), le philosophe allemand Josef Pieper s’était déjà posé cette question. Même s’il peut sembler paradoxal qu’à la fin d’une guerre et au cœur d’une Europe à reconstruire on s’interroge sur le sens des “vacances”, Pieper montre avec beaucoup d’intelligence que ce questionnement ne constitue pas une fuite de la réalité, mais qu’il représente au contraire une manière excellente de répondre aux besoins d’une société en crise qui cherche les chemins pour se réparer et se reconstruire.

Si Pieper s’interroge sur le sens des loisirs c’est parce qu’il est convaincu que la société du XXe siècle en a perdu la valeur, et cela non pas à cause de la guerre mais à cause de la transformation qu’elle a fait subir au travail. 

La surévaluation du travail

À celui-ci, en effet, elle a assigné le rôle de seule activité qui assure revenus, dignité et reconnaissance sociale et elle lui a imposé l’efficacité et la performance comme seuls critères qui en déterminent la valeur. Détachées de cette activité de travail surévaluée, les activités de loisirs et les “vacances” sont alors devenues une simple “parenthèse” entre deux temps de travail, des occasions pour distraire un travailleur “fatigué” des tâches sérieuses de la vie. On est loin de l’otium des anciens, eux qui faisaient du loisir l’une des composantes principales du bonheur et d’une vie réussie. 

Cette surévaluation du travail a fini par conditionner aussi le système éducatif ainsi que l’organisation du loisir lui-même. L’éducation humaniste et artistique a progressivement disparu de l’enseignement au profit d’apprentissages plus techniques, en phase avec les nouvelles technologies et plus enclines à former des “travailleurs” performants. Et les disciplines ludiques, comme par exemple le sport amateur, ont été à leur tour contaminées par une “anthropologie de l’effort” qui fait de la performance et du “dépassement” des limites du corps et de l’esprit l’un des critères majeurs de reconnaissance. 

Or, cette manière de considérer les activités ludiques a induit à penser que la seule activité humaine digne de ce nom est celle qui est “fonctionnelle” et (économiquement) rentable, et que les autres ne sont que récréatives et donc “non essentielles”. Ceux qui les pratiquent sont ainsi devenus de plus en plus incapables d’en comprendre le lien avec leur vie et le sens de celle-ci. D’où l’explosion de pratiques ludiques désordonnées, détachées de ce qui est objectivement bon et beau, davantage liées à une consommation compulsive qu’à une attitude marquée par l’attention portée à la réalité, aux personnes et à la beauté de l’environnement. Un certain tourisme de masse qui amène de nombreux touristes à occuper des lieux d’une valeur historique et environnementale inestimable sans leur permettre d’en apprécier la beauté en est un très bon exemple.

Ne serait-il pas nécessaire aujourd’hui de revisiter notre manière de penser aux vacances en les valorisant non pas comme un temps “vide” mais comme l’occasion pour être à l’écoute de la réalité et d’appréhender comment mieux vivre ? Le fait de pouvoir se livrer à des activités “gratuites” est bénéfique au développement du “cœur” et de “l’intelligence” et peut contribuer à former des citoyens capables de donner vie à une société plus humaine. 

S’il est donc vrai que les activités de loisirs et les “vacances” sont “essentielles” à l’humain, c’est seulement en les comprenant comme une occasion d’être plus attentifs à nous-mêmes et à la réalité qu’elles pourront réellement devenir des occasions pour “réparer” l’humain, dans le plein respect de tous les vivants et de l’environnement.

(1) Publié en français par l’éditrice Ad Solem, en 2005.

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