Témoignage d'adolescents: Pierre fait de la résistance

Le temps d’une semaine pendant cinq étés, vingt jeunes ont partagé l’aventure "Avoir 20 ans". Cinq portraits d’entre eux permettent de saisir les enjeux de leur traversée de l’adolescence.

Témoignage d'adolescents: Pierre fait de la résistance
©Chloé Colpé
Contribution externe

Portrait réalisé par Chloé Colpé.

"Ça va comme ça, chui beau ?" Pierre prend la pose et se moque de moi alors que je tente de faire le point avec ma caméra.

Il a 15 ans et, en ce mois de mai 2012, j’entreprends notre premier entretien annuel - il y en aura cinq. Il a les yeux vifs, un sourire en coin, toujours de la musique dans les oreilles. Les cheveux sombres mi-longs puis rasés, à blanc. Sans transition, comme l’été suivant lorsqu’il ira fêter la fin de son stage à l’armée au festival Esperanzha !.

Pierre joue avec les contraires, me raconte avec un plaisir non dissimulé combien son projet d'intégrer l'armée fait enrager son père. Projet vite abandonné mais qui trouve sa raison d'être dans un besoin alors évident de structure : "J'aime l'armée parce que j'ai besoin d'un cadre, dit-il, j'ai besoin de connaître les limites", notamment dans ses relations avec les autres.

S'ajuster au monde et aux autres, explorer les différents personnages que l'on découvre dans son vestiaire intime est un boulot à plein temps. Pierre s'y lance avec curiosité. Cette recherche se poursuit tout au long de son adolescence, elle s'affine et se nuance. Il élabore la définition d'un "moi multiple" qui prend appui sur les autres, qui le "travaillent" et le construisent comme un nuancier de couleurs : "Plus tu rencontres de gens, plus tu donnes des couleurs à ta palette. C'est en perpétuel changement…"

Une enfance de rêve

En 2013, il décrit une enfance "de rêve avec une maison, des parents, des potes, une chouette école", son frère et sa sœur. "Nourri, logé, blanchi", conclut-il. Ses parents divorcent quand il a douze-treize ans, il dit l'avoir "bien vécu" et trouve que ceux-ci s'entendent bien "pour un couple de divorcés". Lui se plaint de la garde alternée pour des raisons pratiques, mais pour les parents qui restent soudés face aux enfants, c'est une question secondaire : "Pour eux, ce qui est primordial, ce sont les études."

Et pourtant, Pierre fait partie de ceux pour qui l'école est une plaie, un tunnel bouché, une corvée quotidienne. Il commence le secondaire dans le centre-ville de Namur. Il revendique sa différence et entre en conflit avec cette "école de fils à papa". Il dit susciter de l'animosité parce qu'il est "différent", qu'il "traîne avec des hippies qui fument des joints". Un changement d'école - qu'il apprécie cette fois d'emblée - n'empêche pas sa scolarité de demeurer chaotique. L'école l'ennuie profondément et doubler ne sert à rien : "C'est un cercle vicieux, ça t'apprend à ne rien foutre d'une année à l'autre." Pierre fait du sur-place quand il rêve de quitter l'école. Le passage en rhéto est encore conditionné par la réussite d'examens de passage. Il le dit d'un ton dégagé, rien n'est grave, "au pire, on meurt".

Je pense que c’est une manière de faire de la résistance. Lorsque l’école ne fait plus sens et que le sentiment d’absurdité domine, Pierre ne sombre pas, mais développe cette capacité à se détacher. Il donne le change et ne se laisse pas envahir par le sentiment de l’échec que l’institution ne manque jamais de renvoyer aux élèves récalcitrants.

Être heureux

Il refuse de se laisser enfermer dans une identité, de consentir aux "attentes de la société" : "En fait, on nous pose peu de questions sur nos envies, sur ce qui nous intéresse. On nous dit : sois comme la masse. Je pense que c'est à cause des dessins animés qu'on regarde quand on est gosse, des contes de fée. À la fin, la princesse, elle s'en va avec le prince sur son cheval blanc, ils ont des gosses et tout. Maintenant, qu'est-ce qu'il faut pour être heureux ? Je fais une généralisation mais il faut avoir une voiture, être marié, avoir des enfants, un métier, machin… moi… j'ai pas envie."

Cet été-là en 2014, avec le groupe, nous partons pour le Sénégal. La nuit, l'aéroport de Dakar est encore plus impressionnant : la chaleur moite, le brouhaha, les montagnes de valises emballées de plastiques transparents, la foule qui se presse aux barrières, hélant les voyageurs. Le spectacle, pour nous, Européens, habitués aux aéroports lisses, à l'ambiance feutrée, est détonnant. La réaction des jeunes peut se classer en deux catégories. Soit ils sont figés par l'appréhension, soit ils sont hilares, un mélange de plaisir et d'étonnement d'être là, prêts à en découdre, n'ayant pas assez de leurs yeux pour tout regarder. Pierre fait partie de ceux-là. À peine arrivé au village de Toubab Dialaw, il disparaît. Avide d'échanges, il se veut ouvert à tous, sans jugement, disposé à la rencontre. Des Sénégalais rencontrés, il dit qu'ils ont "tout compris" en mettant en application au quotidien, dans des conditions bien plus rudes que les nôtres, des valeurs, sans les brandir en étendard : "La solidarité. L'humanité. L'écologie par exemple. La générosité. Le respect. Nous, on prétend les avoir alors qu'on ne les a pas spécialement. Eux, les mettent en action. Moi, ça m'a renforcé. Je partage plus. Je n'étais plus le seul à faire."

Rapport au temps

Penser à Pierre, c’est penser à son rapport au temps : intense, aigu, existentiel.

Quand il parle du temps qui passe, on a presque l'impression de pouvoir le toucher. Tout au long des entretiens, il évoquera la routine qui semble l'étouffer : "J'ai l'impression que je n'avance pas. Métro, boulot, dodo. Toute l'année scolaire, j'ai l'impression que c'est toujours la même chose, à 15 ans comme à 18, 13, 16, sauf que je vois ma vie avec un angle différent." Sensible à la rupture, il rêve "d'une attaque de zombie, de gagner au lotto", d'un truc "clash" qui viendrait bousculer le jeu. À propos de la pièce Ajax de Sophocle, mise en scène par Wajdi Mouawad, il raconte : "C'était complètement hors de la routine, hors du commun. C'est comme si tu regardes tout le temps à travers la fenêtre et tout d'un coup on l'ouvre. Il y a un grand coup de vent, des odeurs nouvelles, des couleurs. Ajax, c'était ça. Et une semaine plus tard, tu refermes la fenêtre, tu passes à autre chose. Tu te souviens que tu as eu un aperçu."

Dernier entretien, juin 2015. Devant la caméra, il se met à danser sur un air de jazz. Les cheveux en banane, il porte un perfecto, des bottes, il claque des doigts en rythme, en dodelinant de la tête, il ferme les yeux en souriant, s’emplit de musique. C’est Pierre.

À savoir

Cinq étés durant , de 2011 à 2015, cinquante adolescents venus de Mons, Namur, Nantes, Montréal et l’île de la Réunion se sont retrouvés pendant une semaine dans le cadre d’une aventure intitulée "Avoir 20 ans", portée par le metteur en scène Wajdi Mouawad. De 15 à 20 ans, ils ont ainsi voyagé, échangé, appris d’eux-mêmes et des autres. Cette odyssée a fait l’objet d’une étude socio-anthropologique menée par Chloé Colpé qui a suivi les vingt jeunes Belges jusqu’en 2019, dans le cadre d’une thèse de doctorat encadrée par Gérard Derèze et Philippe Scieur et soutenue en octobre 2020 à l’UCLouvain (École de communication). Des entretiens approfondis menés chaque année émergent les ressorts de leurs différents parcours, marqués par les épreuves (à soi, aux autres, à la famille, à l’école) et les ressources puisées pour les affronter. Le projet "Avoir 20 ans" a été mené avec une grande liberté, sans qu’aucune contrepartie n’ait été exigée des participants. Personne parmi eux n’a abandonné l’aventure en cours de route, ce qui donne une valeur singulière à cette exploration inédite de l’adolescence. Pour cette série d’été, Chloé Colpé signe cinq portraits emblématiques.

3 questions à Pierre : celui qu’il est aujourd’hui

1 Avec le recul, quel regard portes-tu sur ton adolescence et le projet ?

C’est un projet qui m’a permis de voyager et de pouvoir voyager, c’était très important pour moi. Le projet a surtout été une grande opportunité : grâce au voyage, découvrir d’autres cultures, des jeunes d’horizons différents. Je me rends compte de l’expérience unique que ça a été de grandir avec d’autres jeunes que je ne voyais qu’une fois par an mais avec une récurrence. Pendant l’année, la perspective du voyage était une bouffée d’air. On était si proche et si loin à la fois. À l’époque, j’étais vraiment un petit con ! (rires) Un garnement, mais ça, un garnement, je le serai toujours…

2 Après avoir vécu ce projet, comment vas-tu envisager l’adolescence de tes enfants (si tu en as un jour) ?

Je revisionnerai nos portraits vidéo comme une sorte de mémo pour ne pas oublier comment on pensait à cet âge-là ! Moi, j’imagine surtout élever mon enfant au sein d’une communauté, que ce ne soit pas simplement les parents qui prennent en charge l’éducation, c’est comme ça que je vois les choses. Je serai papa poule, mais très sévère aussi !

3 Pourquoi ?

Parce que c’est comme ça que j’ai été élevé et je vois bien aujourd’hui dans mon travail que si je suis sérieux, poli, gentil, que le travail est fait et bien fait, c’est parce que mes parents ont été exigeants. Ma mère disait toujours (il imite sa mère) : "Dans la vie, il faut que vous ayez un bagage !" Eh bien, elle avait raison. Je remercie d’ailleurs mes deux familles pour leur éducation.

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