Aidons-nous réellement les victimes quand nous leur permettons de retrouver leurs logements qui seront probablement inondés à nouveau ?

Ne devrions-nous pas plutôt envisager une stratégie de relocalisation de ces victimes d’inondations dans des zones plus sécurisées, et par ailleurs dans des logements de bonne qualité répondant aux dernières normes environnementales ?

Aidons-nous réellement les victimes quand nous leur permettons de retrouver leurs logements qui seront probablement inondés à nouveau ?
©GUILLAUME JC
Contribution externe

Une carte blanche de Pierre-Alain Franck, Administrateur à l’Upsi, l’Union Professionnelle du Secteur Immobilier.

C’est peu dire que les inondations laissent derrière elles des maisons, rues et quartiers défigurés. La détresse humaine engendrée par cette catastrophe naturelle est très certainement insondable pour quiconque ne l’a pas vécue de près; au-delà des pierres et des meubles, les flux dévastateurs ont en effet emporté avec eux des vies ainsi que des souvenirs de nombreuses vies. On a raison de parler de solidarité humaine et d’aide institutionnelle : ces pertes-là, personne ne pourra jamais les compenser.

À regarder attentivement les images et à écouter les témoignages, il y a un constat objectif qui peut être fait : les inondations n’ont manifestement pas touché toutes les couches sociales de la population locale de la même façon. Tous les bords de cours d’eau ne sont pas socialement défavorisés, mais on ne peut être que frappé par le nombre de ménages aux revenus relativement faibles habitant dans des “maisons ouvrières” qui sont touchées par ces catastrophes. Et pour cause, ces maisons se trouvent (en partie) dans des zones inondables, là où elles coûtent logiquement moins cher. Historiquement, ces logements ont été construits pour les ouvriers travaillant dans des usines qui étaient établies à proximité des cours d’eau.

Dans la gestion d’une crise telle que celle-ci, il y a lieu de distinguer différentes phases. En premier lieu, il y a l’aide d’urgence à apporter aux sinistrés (soins d’urgence, nourriture, relogement, …). S’en suit une phase d’analyse des dégâts occasionnés et de planification des travaux à réaliser, et ensuite une phase de reconstruction. Nous nous trouvons actuellement encore dans cette première phase et il est difficile de prédire combien de temps celle-ci durera. Les énergies sont décuplées et les actions de solidarité multipliées en vue de permettre aux habitants de “retrouver le plus rapidement possible leur logement dans des conditions décentes”. On constate également que certains assureurs ne rechignent pas à aller sur le terrain à la rencontre des victimes afin de les aider à remplir les formulaires nécessaires et de leur permettre ainsi de bénéficier des aides auxquelles elles ont légitimement droit. Cette énergie extrêmement positive doit être saluée et nous espérons tous qu’elle rencontrera les besoins des habitants.

Pour un changement de paradigme

Toutefois, et c’est bien là l’objet de cette carte blanche, on ne peut s’empêcher de constater la confrontation entre, d’une part, notre souhait collectif de vouloir aider les victimes à retrouver – tant que possible – leur vie d’avant, et, d’autre part, observer que – vu les évolutions climatiques – cette vie d’avant ne pourra très probablement jamais être retrouvée. Les experts climatiques sont unanimes dans leurs analyses et prédictions : les intempéries auxquelles nous venons de faire face sont amenées à se reproduire à des échéances de plus en plus régulières à l’avenir. Permettre aux victimes de retrouver rapidement leur logement est, d’évidence, une solution salutaire à court terme. Mais posons-nous la question suivante : aidons-nous réellement les victimes d’inondations quand nous créons les conditions pour que ces personnes puissent revivre dans des logements qui seront probablement inondés à nouveau dans les prochaines années et/ou décennies ? Avant de nous lancer dans des travaux de reconstruction et de rénovation de logements, n’avançons-nous pas, tête baissée, dans la reproduction de ce que nous avons toujours fait, alors qu’il y a, d’évidence une nécessité de changer de paradigme ? Ne devrions-nous pas plutôt envisager une stratégie de relocalisation de ces victimes d’inondations dans des zones plus sécurisées, et par ailleurs dans des logements de bonne qualité répondant aux dernières normes environnementales ? N’est-ce pas là le soutien réel que notre société peut apporter aux victimes d’inondations ?

Ce changement de paradigme a déjà été amorcé en Wallonie avec le Schéma de Développement du Territoire. Les travaux pour lancer la mise en œuvre de celui-ci sont en cours au niveau du Gouvernement wallon et devraient se traduire par des actions concrètes dans les prochains mois. Les inondations récentes devraient toutefois donner un coup d’accélérateur à cette mise en œuvre, mais appellent également à une révision (partielle) des travaux en cours, car l’impact des changements climatiques sur l’aménagement du territoire sonne comme une évidence à l’oreille des experts concernés. Compte tenu des futurs chamboulements climatiques, il est fort à parier que toutes les centralités de Wallonie ne sont pas nécessairement amenées à se densifier ! C’est une donnée complexe complémentaire avec laquelle il faudra désormais tenir compte. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’on ne le savait pas.

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