Allons-nous laisser un cigarettier racheter des entreprises pharmaceutiques sans réagir ?

Devons-nous nous assister sans réagir aux stratégies des grands cigarettiers, mises en œuvre pour pénétrer le secteur des soins de santé curatifs et s'assurer une place lors des débats ou négociations dans le domaine de la santé ?

Allons-nous laisser un cigarettier racheter des entreprises pharmaceutiques sans réagir ?
© MAETERLINCK
Contribution externe

Une carte blanche de Suzanne Gabriels, experte en prévention du tabagisme à la Fondation contre le Cancer.

Le 9 juillet, nous avons appris que le fabricant de cigarettes Philip Morris International (PMI) a l’intention de racheter l’entreprise pharmaceutique britannique Vectura pour près d'un milliard d'euros. Vectura développe des inhalateurs et des nébuliseurs pour les fabricants de médicaments. Les 200 scientifiques qui travaillent actuellement chez Vectura seraient ainsi employés par un cigarettier qui provoque des maladies pour vendre ensuite des inhalateurs délivrant des médicaments pour le traitement d’affections broncho-pulmonaires. PMI réussirait ainsi à faire coup double ! D'importantes organisations de santé britanniques, telles que Cancer Research UK, Asthma UK et British Lung Foundation, appellent le gouvernement britannique à s’opposer à ce rachat.

Une semaine auparavant, PMI avait déjà racheté la société danoise Fertin Pharma.

L'entreprise familiale Fertin, qui commercialisait au départ des chewing-gums, a élargi sa gamme avec des chewing-gums à la nicotine – un produit d’aide au sevrage tabagique – et des compléments de vitamines. Grâce à ce rachat, PMI se retrouve en position de force pour inciter les consommateurs à utiliser toutes sortes de nouveaux produits à la nicotine. Verrons-nous bientôt apparaître des aliments de luxe contenant de la nicotine ? Voire des produits de phytothérapie à base de nicotine ? Espérons que le ministre Vandenbroucke s’y opposera !

Les ambitions et stratégies des cigarettiers

Les présentations lors du PMI Investor Day 2021 permettent de déduire les ambitions à court terme de PMI. D'une part, pénétrer le marché du « bien-être » avec des produits à base de plantes qui favorisent le sommeil, la concentration ou la détente ou aident à retrouver de l’énergie. D'autre part, proposer des dispositifs d’inhalation pour le traitement d’affections broncho-pulmonaires aiguës ou contre des effets secondaires.

Devons-nous nous assister sans réagir aux stratégies des grands cigarettiers, mises en œuvre pour pénétrer le secteur des soins de santé curatifs et s'assurer une place lors des débats ou négociations dans le domaine de la santé ? Big Tobacco influence les décisions et les stratégies en matière de santé publique depuis un certain temps déjà. En commençant par manipuler la recherche. L'Université de Bath vient de publier une étude intéressante intitulée : « Comment les grandes entreprises influencent la science et quel est ici leur objectif ? ». On sait bien que les fabricants de tabac utilisent la science pour dissimuler les dommages qu'ils infligent à la santé, mais aussi pour contourner différentes réglementations gouvernementales.

Le monde est interconnecté. En témoignent les inondations dans notre pays, liées au réchauffement climatique. Mais ce phénomène se manifeste aussi au niveau de la santé et des soins de santé : un virus peut paralyser le monde entier. Et les produits de phytothérapie et les médicaments peuvent devenir un moyen de marchandage pour contourner des législations strictes.

Pouvons-nous attendre de nos politiciens qu'ils arment notre société contre de tels maux ? Peut-être, mais ils devront alors faire preuve de toute urgence d’un grand sens de l’innovation. Pour protéger notre santé et nos soins de santé, la Fondation contre le Cancer a une excellente suggestion : prévoir chez les cigarettiers un prélèvement à la base pour compenser les dommages qu'ils causent à la santé. Une telle mesure permettrait de financer des projets de recherche indépendante, de prendre en charge le coût croissant des maladies liées au tabagisme et, enfin, de miser davantage sur la prévention et l’accompagnement au sevrage tabagique. En matière d'environnement, le principe « pollueur-payeur » prévaut. Ce principe doit être étendu au domaine de la santé : ceux qui causent des dommages doivent payer, plutôt que d’être doublement gagnants.

Un tel prélèvement empêchera-t-il la conclusion de gros contrats comme ceux passés entre PMI et Fertin Pharma ou Vectura ? Non, mais cela montrerait clairement que nous ne voulons plus rester les bras croisés pendant que les grandes entreprises de tabac détruisent la vie et ruinent la qualité de vie de tant de personnes.

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