Vous ne regarderez plus jamais l'École d'Athènes de Raphaël du même oeil

En 1508, Raphaël est nommé peintre de la papauté. Sa fresque consacrée à la philosophie met en scène une cinquantaine de penseurs, astronomes, historiens ou mathématiciens. Au centre : Platon et Aristote.

Vous ne regarderez plus jamais l'École d'Athènes de Raphaël du même oeil
© D.R.

Troisième volet de notre série philo, par Luc de Brabandere.

Entre 1508 et 1512, Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine à la demande du pape Jules II. L’œuvre est tellement connue qu’elle nous fait presque oublier que c’est l’une des seules œuvres que Michel-Ange a peintes, car il était avant tout un sculpteur.

En parallèle, le Saint-Père s’adresse à Raphaël (25 ans !) pour qu’il décore son cabinet de travail personnel au moyen de quatre immenses fresques consacrées à quatre domaines différents : La Philosophie - La Justice - La Théologie - La Poésie. La plus connue d’entre elles, qui a reçu a posteriori le nom d’École d’Athènes, met en scène plus d’une cinquantaine de penseurs, astronomes, historiens ou mathématiciens dont les travaux se sont échelonnés sur une période de près de dix-huit siècles !

Ce n’est que la première surprise pour quiconque analyse d’un peu plus près cette fresque si souvent reproduite, y compris derrière le perchoir de l’Assemblée nationale française. Le deuxième étonnement vient du décor choisi par Raphaël. Car l’École d’Athènes est en effet présentée dans un environnement qui, de toute évidence, est… romain ! Quand Raphaël s’amuse…

L’heure est au néoplatonisme et l’artiste ne s’encombre visiblement pas de contraintes.

Aucune ombre, aucun effet de clair-obscur ne vient troubler la clarté de la composition, rien ne doit troubler la quiétude des idées immortelles dans un monde qui leur appartient, en dehors de l’espace-temps bien matériel des pauvres humains.

Les mathématiciens percevront sans doute mieux que les autres la virtuosité de Raphaël qui joue avec les perspectives et la géométrie descriptive très à la mode à l’époque. L’alignement des personnages, les lignes de fuite, la disposition des corniches et des arches, rien n’est laissé au hasard. Les triangles semblables se répètent à l’envi dans un hexagone principal qui n’apparaît pourtant pas au premier regard.

L’artiste a dû bien s’amuser ! Il s’est même peint lui-même (1), tout à fait à droite, les yeux fixés sur… Ptolémée vu de dos (2) et il a mis sa signature dans le col du vêtement d’Euclide (ou Archimède) en pleine démonstration qui se penche vers sa tablette (3). On peut y lire R.V.S.M. (Raphaël Vrbinas Sua Manu, de la main de Raphael d’Urbino)

Mais s’agit-il vraiment de Ptolémée et d’Euclide ? La question est pertinente, car à ce jour, il n’y a pas d’accord qui fasse l’unanimité sur l’identité des cinquante-huit penseurs mis en scène. Des doutes subsistent encore à propos de plusieurs personnages secondaires, s’il nous est permis de qualifier comme cela Euclide ou Ptolémée…

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© Pixabay


Deux géants complémentaires

Pas d’hésitation par contre pour les ténors. Au centre du tableau (et de l’hexagone) il s’agit bien de Platon (4), le doigt pointé vers le haut, vers ce monde des Idées dont il postule l’existence première, et d’Aristote (5) la main dirigée vers le bas, vers notre monde à nous et qui ne nécessite pas selon lui un second monde pour être appréhendé.

Tout ne sépare pas les deux géants, qui apparaissent même d’une certaine manière comme complémentaires. Platon et Aristote marchent en effet ensemble, dans la même direction. Ils ont chacun un livre à la main, et Raphaël n’a rien laissé au hasard car le Timée est le plus aristotélicien des livres de Platon, et l’Éthique à Nicomaque est le plus platonicien des livres d’Aristote. Il est intéressant de remarquer que ce sont les seuls titres du tableau qui apparaissent en italien, et non en latin.

Autre signe de la complicité entre le maître et son élève, ils se partagent les quatre éléments dont ils acceptent tous deux, certes de manière différente, l’importance fondamentale. Platon est vêtu en pourpre (air) et rouge (feu), Aristote par contre a des habits bleus (eau) et jaune (terre).

Troisième volet de la série de Luc de Brabandere, philosophe. Il y a un peu de Moïse dans ce Platon, ce qui n’était pas pour déplaire au Pape, très attaché à l’idée de réconcilier pensée antique et foi chrétienne. Après l’époque médiévale qui n’avait d’yeux que pour Aristote, le néoplatonisme veut réaffirmer que la Vérité se rapproche du Bien, la plus haute des Idées, et qu’elle a été transmise par une double tradition, philosophique et biblique. Il y a un peu de Moïse dans ce Platon, sans doute, mais peut-être également un peu de Leonard de Vinci dont il aurait pris le visage. Raphaël s’amuse…

L’accord est là, et c’est le message principal que la fresque veut faire passer : on peut comprendre la Nature grâce à l’incontournable Aristote, condition pour aborder alors les grands mystères de la Vie avec l’aide irremplaçable de Platon.

Dès que le regard quitte le centre du tableau, il glisse aisément vers deux personnages en contrepoint à l’avant de la scène. À gauche, Héraclite le ténébreux (6). Pour les néoplatoniciens, Héraclite ne pouvait pas mieux incarner le versant négatif de la contemplation chère à Platon. Mais pourquoi Héraclite a-t-il donc les traits de Michel-Ange ? Raphaël s’amuse…

À droite, en pendant négatif d’Aristote, affalé sur les marches, Diogène le cynique anarchiste fait un peu tache (7). Un personnage à sa droite gravit les marches et montre d’ailleurs Diogène de la main, un peu comme pour attirer l’attention de son voisin et s’indigner de la présence de ce clochard.

Viennent ensuite, organisées en différentes saynètes, une cinquantaine de figures dont, comme nous l’avons dit, aucun spécialiste n’a jamais pu établir la liste avec certitude. C’est un peu comme si avec le temps, nous avions perdu la clé de la fresque ! L’impression de foule est sans doute voulue et renforce l’importance du binôme central.

Savant désordre

À gauche de Platon, il y a certainement là Socrate (8), que l’on voit de profil. Mais à qui parle-t-il ? À Alexandre le Grand déguisé en romain (9) ? Ce n’est pas impossible. Le désordre est savant, la complexité délibérée. Des regards s’échangent, des discussions s’animent.

Toujours à gauche, mais à l’avant-plan, un attroupement s’est créé autour de Pythagore (10). Ceux qui ont de bons yeux verront dans son livre le triangle tetraktys construit au moyen de dix points. Cette figure ésotérique est supposée être la clé de la science des nombres et de leur lien avec la musique. Est-ce Averroès (11) avec son turban qui regarde Pythagore par-dessus son épaule ?

Et ce cube sous le pied de Parménide (ou Anaximandre) (12), est-ce un hasard s’il est huit fois plus petit que celui sur lequel est accoudé Héraclite ? Raphaël s’amuse même avec les chiffres…

Certains observateurs érudits ont encore cru repérer quelque part dans la fresque Alcibiade, Zénon, Xénophon ou même Démosthène. Mais, à part Épicure (13), les avis divergent trop pour être mentionnés ici.

La visite s’achève donc, nécessairement inachevée. Restent alors toutes les questions sans réponse. Et sans doute l’une des plus importantes de toutes : pourquoi n’y a-t-il qu’une seule femme au milieu de cinquante-sept hommes ? Il s’agit probablement de la mathématicienne Hypathie d’Alexandrie (14), même si certains incorrigibles préfèrent évidemment y voir Pic de la Mirandole…

Et probablement qu’aujourd’hui, de voir notre perplexité, Raphaël s’amuse encore !

Aux origines de la philosophie occidentale

Il y a 2 400 ans , sous le soleil de la Méditerranée, Platon et Aristote se croisent pour ce qui sera l’une des plus importantes rencontres de l’histoire. Leur controverse philosophique nous est encore utile pour penser notre monde actuel.

En compagnie du philosophe Luc de Brabandere, La Libre part cet été, chaque mardi (du 13/7 au 17/8), à leur rencontre qui est à l’origine de la philosophie occidentale. Mardi dernier (20/7) : S’orienter en Occident. Mardi prochain (3/8) : Le spectacle du changement.

Avec Anne Mikolajczak et l’illustrateur Rif (Cartoonbase), Luc de Brabandere publiera en novembre Platon vs Aristote, une initiation joyeuse à la controverse philosophique aux Éditions Sciences humaines, un ouvrage dont est tirée cette série.

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