Voici les mesures urbanistiques à engager pour faire face aux inondations et risques climatiques

Aménager notre territoire de manière préventive devient une nécessité criante alors que tout indique que nous entrons dans une nouvelle ère de risques climatiques, sanitaires, économiques...

Voici les mesures urbanistiques à engager pour faire face aux inondations et risques climatiques
© Husquin Samuel
Contribution externe

Une carte blanche de Jean-Marie Halleux, Professeur ordinaire à l’Université de Liège, Département de géographie, ECOGEO - Service de géographie économique; Sébastien Doutreloup, Assistant à l’Université de Liège, Département de géographie, Laboratoire de Climatologie; Geoffrey Houbrechts, Agrégé de Faculté à l’Université de Liège, Département de géographie, Laboratoire d’hydrographie et de géomorphologie fluviatile; Jean-Marc Lambotte, Chercheur à l’Université de Liège, Lepur (Centre de Recherche en Sciences de la Ville, du Grand Territoire et du Milieu rural); Joël Privot, Assistant à l’Université de Liège, Urban & Environmental Engineering.

En parcourant ces derniers jours les vallées dévastées de la Vesdre et de la Lhomme, nous avons été frappés par les nombreux bâtiments récents, voire en construction, touchés par les flots. Certes, la plupart sont situés dans des lieux que seules des inondations « exceptionnelles » pouvaient toucher. Néanmoins, certains sont aussi situés dans des zones d’aléas moyens voire élevés (concrètement, dans les lits majeurs des rivières) !

L’analyse des responsabilités et dysfonctionnements ayant conduits aux victimes et aux destructions par les inondations récentes reste à établir. Pour autant, à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne voudrions pas avoir exercé une responsabilité municipale ou régionale dans une décision récente ayant conduit à la délivrance d’un permis au sein d’une zone d’aléa d’inondation. La peine morale de ces décideurs reste toutefois très relative vis-à-vis des épreuves auxquelles les sinistrés des vallées dévastées font face. En comparaison des autorités en charge de la délivrance des permis, les assureurs semblent avoir été plus prévoyants. Comme certains le découvrent aujourd’hui « en catastrophe », pour les maisons situées en zone d'aléa d'inondation ayant été construites après 2006, les assureurs pourraient ne pas indemniser. Il reviendra alors aux propriétaires de se tourner vers le Fonds des calamités, c’est-à-dire vers les impôts régionaux.

Faire évoluer la perception de la population et des décideurs vis-à-vis de l’aménagement du territoire

À l’issue des élections communales, la compétence de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire est rarement recherchée par les potentiels édiles. Dans la perspective d’une carrière politique, il est peu porteur de devoir refuser des permis lorsque, pour la plupart des électeurs, urbanisme et aménagement ne sont synonymes que d’inutiles contraintes règlementaires. Pour éviter ou pour limiter les futurs drames des inondations, il faudra sans conteste faire évoluer cette conception entretenue vis-à-vis de la politique de l’aménagement du territoire.

On l’oublie trop souvent, mais la politique de l’aménagement du territoire ne concerne pas que les fonctionnaires, les demandeurs de permis ou les professionnels de la construction. En réalité, elle concerne l’ensemble de la société car elle vise à organiser notre espace commun pour qu’il soit performant vis-à-vis de nos ambitions collectives. Par ambition collective, nous entendons par exemple, très concrètement, assurer la qualité du cadre de vie, améliorer l’attractivité économique de nos territoires, limiter l’accumulation rapide des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, réduire les émissions de polluants, améliorer l’habilité des quartiers urbains en limitant les îlots de chaleur ou encore minimiser les dégâts et éviter les victimes lors d’évènements climatiques extrêmes, dont il est vraisemblable qu’ils se répètent de plus en plus fréquemment. Aujourd’hui, même les climatologues les plus prudents n’hésitent plus à établir un lien entre les perturbations de notre atmosphère induites par l’effet de serre et des inondations de plus en plus problématiques. En outre, de plus en plus de modèles climatiques suggèrent que des précipitations comme celles à l’origine des inondations récentes, aujourd’hui qualifiées de « très exceptionnelles » par l’IRM, devraient devenir de moins en moins « exceptionnelles » lors les décennies à venir...

Limiter les nouveaux risques par la gestion du territoire

Aménager notre territoire de manière préventive devient ainsi une nécessité criante alors que tout indique que nous entrons dans une nouvelle ère de risques climatiques, sanitaires, économiques... La période du confinement nous est ici apparue comme une première piqûre de rappel. Cette piqûre a surtout pénalisé des quartiers populaires aux logements sans grands jardins, pour lesquels, à quelques exceptions près, les responsables locaux ne s’étaient jamais préoccupés de la mise en place de réseaux d’espaces verts accessibles à tous. Pourtant, cette verdure au sein de l’urbanisation permet d’améliorer la qualité de vie mais aussi de limiter l’impact sanitaire des canicules, dont les répétitions sont également à considérer comme des signaux d’alerte. Invoquons ici l’importante surmortalité du mois d’août 2020, dont on a pourtant fort peu parlé : + 34,8 %, soit + 1 460 décès supplémentaires en Belgique en plus des 4 198 décès attendus sur la base des moyennes mensuelles. Avec les inondations dévastatrices que nous venons de vivre, nous voici face à une nouvelle piqûre de rappel, dont les premières victimes correspondent de nouveau à des populations de quartiers plutôt populaires. Comme souvent, une nouvelle crise ajoute de la misère à la misère des quartiers populaires.

Vis-à-vis des conséquences des changements climatiques, en particulier l’intensité croissante des précipitations en été, si l’aménagement du territoire doit occuper une place plus centrale dans les débats, c’est pour ses effets positifs en termes d’atténuation (de la production de gaz à effet de serre) ainsi que pour ses effets positifs en termes d’adaptation (aux évènements climatiques extrêmes). Concernant l’atténuation, il est connu, depuis au moins trois décennies, qu’il faut limiter l’étalement des villes et des villages pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En effet, une urbanisation grande consommatrice en sols, « à l’américaine », où les logements et les commerces se dispersent sur de vastes parcelles, entraîne une dépendance à l’automobile et donc des consommations énergétiques croissantes pour le transport des personnes. En la matière, la Belgique demeure un très mauvais élève vis-à-vis des pays qui nous entoure.

Il est aussi bien connu que l’étalement des villes et des villages renforce l’imperméabilisation des sols, et donc les aléas d’inondation. En dépit de ces observations bien établies, force est de constater que les politiques d’urbanisme et d’aménagement ne parviennent toujours pas à suffisamment contrôler l’urbanisation. En Belgique en particulier, les décideurs – tant d’ailleurs en Flandre qu’en Wallonie – demeurent paralysés par l’impopularité de mesures visant à interdire la construction dans des zones pour lesquelles la constructibilité a été acquise il y a parfois plus d’un demi-siècle, c’est-à-dire lors d’une époque révolue, lorsque l’effet de serre ne préoccupait que les férus en physique. À travers l’enjeu de la constructibilité des terrains (notamment celle des zones d’habitat des plans de secteur), nous posons la question de l’équilibre entre, d’un côté, le droit de propriété privé sur les terres à bâtir et, d’un autre côté, le droit de la collectivité à disposer d’un territoire résilient. Face aux grands enjeux contemporains, il revient donc à la société belge de s’interroger sur le tabou culturel et politique visant à remettre en cause des droits à bâtir sur des fonciers ayant été classés constructibles bien avant la montée en puissance des craintes liées aux changements climatiques.

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© Geoffrey Houbrechts


Développer l’expertise pour un aménagement local intégré

Améliorer les politiques d’aménagement du territoire doit passer par des actions visant à limiter l’étalement urbain pour atténuer l’effet de serre, mais aussi par des actions visant à adapter nos villes et nos campagnes aux pics de chaleur plus fréquents et aux précipitations plus intenses. Pour limiter l’impact des inondations, il faudra d’abord mieux tenir compte du risque d’inondation dans les délivrances de permis. En Wallonie, cela impliquera des moins-values foncières pour des centaines d’hectares de terres toujours considérées comme « à bâtir », mais désormais, de toute évidence, devenues trop vulnérables et trop dangereuses à urbaniser. En effet, en urbanisant les zones inondables, même avec des bâtiments surélevés, l’on occupe un espace non négligeable dans la plaine alluviale qui permet de stocker d'importants volumes d'eau lors des crues. En plus de limiter la constructibilité, il faudra aussi appliquer des mesures agro-environnementales (recréer un maillage de haies, cesser les pratiques culturales qui appauvrissent les sols et leurs capacités de rétention d’eau…) et hydrauliques (rénover les réseaux d’égouttage, prévoir des ouvrages et des zones de rétention d’eau, renaturer nos cours d’eau pour ralentir la vitesse d’écoulement…). En complément, il faudra aussi dé-imperméabiliser les sols, protéger de toute urbanisation de vastes espaces d’expansion en cas de crue et aménager des espaces publics avec un design prévu pour favoriser l’infiltration et le stockage de l’eau.

Ce sont notamment ces mesures combinées qui ont permis à nos voisins néerlandais d’éviter que la pluviosité extrême que nous venons de connaitre n’entraîne des victimes et des dégâts trop substantiels à proximité de leurs cours d’eau. Sur la base des bonnes pratiques, notamment néerlandaises, il apparaît qu’en plus de permettre d’écrêter les crues, les mêmes mesures urbanistiques innovantes permettent d’utiliser l’eau stockée pour renforcer la biodiversité des environnements urbains et pour rafraîchir ces environnements lors des périodes de canicule. Par une vision suffisamment globale et systémique, gérer la menace des inondations peut donc offrir des opportunités.

Face aux dramatiques piqûres de rappel des calamités « naturelles » de ces derniers jours, mais aussi de ces derniers mois et années, il nous revient d’enfin placer la politique publique de l’aménagement du territoire au centre des débats. Elle doit trouver sa juste place grâce, comme par exemple aux Pays-Bas, à une meilleure conscientisation des populations et des décideurs à son importance stratégique pour notre bien-être de long terme. En parallèle, nous ne pourrons concrétiser nos principales ambitions collectives et mettre en place des territoires résilients qu’en développant l’expertise des aménageurs locaux. Cela nécessitera notamment une amélioration des formations de base et continuées en urbanisme et aménagement. Ce développement de l’expertise et de l’ingénierie territoriale sera nécessaire tant pour matérialiser une urbanisation plus raisonnée et qualitative que pour assurer des politiques intégrées susceptibles de prévenir les menaces croissantes que font peser les changements climatiques sur notre environnement physique, sur notre prospérité économique, sur notre santé et sur notre sécurité.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: Des inondations fréquentes et dévastatrices : des signaux d’alerte pour enfin mieux gérer notre territoire

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