Pandémie et infodémie: la terreur de vivre au temps d’un Coronavirus

Tous, nous avons besoin de confirmer nos opinions et de persuader les autres. Pourtant, dans notre société de plus en plus clivée, il est encore temps et nécessaire de se dire que celui qui pense différemment est aussi quelqu’un d’intéressant

Pandémie et infodémie: la terreur de vivre au temps d’un Coronavirus
©DR
Contribution externe

Une carte blanche de Nicolas Vermeulen, Chercheur Qualifié au FNRS et Professeur de Psychologie à l’UCLouvain.

Avez-vous déjà entendu parler d’un composé chimique dont le nom scientifique est monoxyde de dihydrogène (ou DHMO, acronyme de l’anglais DiHydrogen MonOxyde). Comme moi il y a peu, vous ne connaissez peut-être pas ce nom. Et pourtant, cela fait plus de 35 ans que les premiers lanceurs d’alertes ont tenté de démontrer l’importance de la maîtrise de ce composé chimique intimement lié à la survie de l’espèce humaine.

Le DHMO est en effet présent en très grande quantité dans l’environnement et présente de réels risques pour les humains. Il n’est pourtant pas repris dans la liste des produits dangereux. Comme rapporté sur le site DHMO.org, les risques variables liés au DHMO sont associés à des nécroses, des brûlures graves et, à l'état liquide, à la suffocation et la mort par étouffement. Le site de l’OMS rapporte que l’implication du DHMO dans la mort par étouffement représente « un problème de santé publique grave et négligé qui provoque 372 000 décès par an dans le monde ». Il est particulièrement incriminé dans les phénomènes climatiques menant à des inondations telles que celles, tragiques, que nous avons connues récemment en Belgique. Il est en outre rejeté en quantité importante par nos centrales nucléaires sous forme gazeuse. Et cela, sans compter que de nombreuses maladies infectieuses (paludisme, zika, dengue, etc), dont certaines arrivent en Europe, sont transmises par les moustiques dont l’éclosion des œufs nécessite la présence massive de DHMO. Selon l’OMS, le paludisme à lui seul tue environ 400.000 personnes par an. Pourquoi n’a-t-on jamais interdit le DHMO en 35 ans?

La peur, notre alliée

Ces données sont réelles, les faits que je rapporte ici sont avérés et probablement, comme dans la petite pétition réalisée en 1997 par Nathan Zohner, nous nous déclarerions majoritairement favorables à l'interdiction de cette substance chimique dangereuse. Et ce serait tout à fait normal étant donné le caractère scientifique, chiffré et alarmiste des informations qui furent présentées ci-dessus. Alors, pourquoi n’a-t-on jamais interdit le DHMO en 35 ans? Peut-être parce que l’interdire nuirait encore plus gravement à la santé humaine ! Le DHMO est en effet un des éléments essentiels au bon fonctionnement de notre corps qui en est composé à plus de 50%. Vous en avez d’ailleurs besoin pour vous laver, arroser votre potager, remplir votre piscine ou encore préparer un petit « Pastis ». Parce que le DHMO, c’est H2O, de l’eau ! Le DHMO est un canular inventé pour souligner la sensibilité humaine à ce genre d’informations alarmistes et scientifiques. Le moustique pond dans l’eau, les centrales nucléaires rejettent de la vapeur d’eau, la pluie engendre des inondations, et une des causes de mortalité accidentelle les plus fréquentes est la noyade (40 décès par heure)! La technicité du langage, la science et la présentation unilatérale et excessive des dangers vous aura éventuellement alerté et piégé. Cela aura surement activé votre système de détection de la menace, et c’est bien normal d’avoir peur et de vouloir se débarrasser de ce danger.

La peur est en effet très utile pour la survie. Nous avons d’ailleurs dans notre cerveau un système de détection de la menace évolutivement très ancien, le système amygdalien, que nous partageons avec de nombreuses espèces. La perception d’un danger, réel ou potentiel (anxiété), par ce système interrompt toute autre activité en cours en faveur d’une vigilance accrue pour le danger perçu et un possible soutien chez autrui. En cas de danger, notre système mental referme la porte sur le monde et nous regardons alors ce monde par le trou de la serrure en nous focalisant sur le danger et la mort.

Chaque humain que nous croisons est devenu un ennemi probable

Un problème survient cependant quand ce système est trop actif, naturellement, ou si il est sur-stimulé. Trop actif chez les individus anxieux, souffrant de troubles phobiques ou d’angoisse de mort par exemple. Sur-stimulé dans un environnement stressant, au travail, en famille, ou plus globalement comme celui que l’on connait depuis un an et demi, très anxiogène. Car depuis 18 mois, les humains sont bombardés quotidiennement par un décompte morbide et macabre. Chaque jour eut son lot de porteurs du SARS-2 (PCR+), d’hospitalisations et de morts, accompagné d’images très impressionnantes et des consignes de mise à distance du danger et des autres. Chaque humain que nous croisons est devenu un ennemi probable dont chacun de nous en est la victime potentielle. Et ça, c’est éreintant pour notre gros cerveau humain très égocentré!

C’est éreintant entre autres parce que ce système amygdalien, historiquement qualifié de reptilien, est entouré de régions corticales beaucoup plus récentes (néocortex) qui permettent de prendre conscience de notre finitude, notre mort inéluctable. Chaque chiffre que nous entendons, chaque visage masqué que nous croisons rappelle en définitive à notre néocortex que nous sommes mortels. Et ça, c’est encore plus « dévastateur » mentalement que le danger lui-même. C’est exactement ce que dit la citation attribuée à Catherine Enjolet, parce qu’on a peur de mourir, on passe sa vie à mourir de peur. En somme, toute information sera interprétée et partagée en fonction de ce danger. Durant la pandémie, ce sont d’ailleurs les pensées liées à la mort qui motivent le partage des nouvelles/informations, que celles-ci soient « officielles » ou cataloguées comme des « fake news » n’a pas d’importance.

Comment nous gérons la terreur

Pour les chercheurs Jeff Greenberg et collègues, de l’Université d’Arizona et de l’Université du Colorado, cette peur de la mort permet de rendre compte de nombreux comportements humains qui visent à maintenir une bonne estime de soi, une vision/croyance d’un monde juste et une appartenance forte au groupe auquel on s’identifie.

Selon cette théorie de la gestion de la terreur (TMT : Terror Management Theory), pour échapper à sa finitude l’humain créé, au niveau groupal, une forme d’immortalité symbolique en contribuant activement à quelque chose de plus grand que lui, quelque chose d’important qui le dépasse et survivra à sa propre mort. Pour Greenberg et collègues, il s’agit de la famille, la nation mais plus généralement il s’agit d’être un contributeur important pour le maintien des normes, de sa propre vision « culturelle » d’un monde juste.

En contribuant « utilement » à une forme d’immortalité culturelle, l’humain ressent un sentiment de valeur personnelle parce qu’il vit, contribue et plus globalement promeut les normes culturelles d’un monde qui lui semble juste. Etre « conservateur » réduit l’anxiété et augmente l'estime de soi selon la TMT. Les relations sociales, nos « amis », offrent alors une validation consensuelle de cette vision du monde juste et assurent une sécurité en soi élevée. Ceux qui nous sont proches et qui partagent cette même vision du monde nous rappellent que nous faisons bien, ils nous « like » car nous garantissons le bien et empêchons le mal! Le conformisme est rassurant !

Les autres, ceux qui pensent autrement sont dangereux pour le groupe. Nous nous entourons alors de gens qui pensent comme nous car cela renforce notre sentiment de contribuer utilement et augmente l’estime que nous avons de nous-même. Nous rejetons « les autres ». L’humain entre alors dans une forme de cercle pseudo-vertueux au niveau de ses certitudes lesquelles, en réalité viciées dès le départ, se fondent sur une kyrielle de biais cognitifs largement étudiés et qui furent discutées par ailleurs.

En cas de danger de mort, lorsque notre finitude se rappelle à notre bon souvenir, il se produit une forme de repli identitaire si possible autour d’un leader charismatique qui soutiendra que le groupe est fort, et surtout identifiera clairement ce qui est bien ou mauvais. Un leader comme Bush Jr. a vu ainsi sa cote de popularité passer de 50% le 10 Septembre 2001 à 90% dix jours après les attaques terroristes contre les USA. Selon la TMT, les rappels de la mort motivent les gens à affirmer leurs visions du monde, en ce compris l'idéologie politique. Une revue méta-analytique de cette littérature souligne l’existence d’une polarisation lorsque les chercheurs dans leurs labos ou la réalité rappellent aux participants qu’ils sont mortels.

Ce qui nous arrive

Ne serait-ce donc pas cela que l’on voit apparaître depuis quelques temps dans la société civile, sur les réseaux sociaux et dans les médias ? Différentes réactions extrêmes observées depuis l’émergence de la Covid-19. Des avis très tranchés dans une société de plus en plus manichéenne et clivée, peu de place pour la nuance et beaucoup de certitudes et interprétations affirmées sur ce qui est bon/bien ou mal/mauvais.

La perception de la menace est peut-être la clé. Certaines études récentes montrent que la perception de la menace (Covid-19) est liée aux décisions gouvernementales comme le confinement (si le gouvernement confine, la maladie doit être très grave) et au nombre de cas rapportés. L’augmentation du nombre de cas dans le pays est liée à l’augmentation du conservatisme et de l’autoritarisme.

Une pression substantielle de la part du «groupe A» pour persuader les autres d’appliquer les règles et les mesures valorisées par le groupe A, et ce dans différents pays et pour diverses valeurs. La question du voile, la communauté LGBT en Hongrie, le capitole pris d’assaut par les pro-Trump, et tous les néologismes créés pour identifier ceux que l’on catégorise par simplification comme pro- versus anti- confinement, masque, vaccins, passe sanitaire. Nous sommes passés de l’opposition rassuristes-enfermistes au début de la pandémie à complotistes-conformistes actuellement. Pourtant, le paradoxe c’est évidemment l’absence de doute qui est un point commun flagrant partagé par ces deux extrêmes. Le conformiste ne doute pas qu’il faille suivre la seule voie possible et envisagée par le groupe. Le complotiste ne doute pas de percevoir (fantasmes) une réalité que les autres n’ont pas (encore) vue ! Les deux sont certains de mieux percevoir et comprendre ce qu’il se passe. Il y a beaucoup d'activistes des deux côtés, noir et blanc, alors que la vérité attend probablement sagement la science/connaissance au milieu de la zone grise ! La TMT explique le besoin chez l’humain de partager/confirmer ses opinions avec ceux qui croient comme lui. Besoin de persuader les autres (Twitter, Facebook, médias traditionnels) en transmettant des informations qui confirment ses opinions (biais de confirmation), en omettant les informations qui vont dans l’autre sens et en s'affirmant comme le véritable défenseur de la connaissance (biais de surconfiance), celui/celle qui a tout compris.

Alors, dans ce monde où l’ultracrépidarianisme [le fait de donner un avis sur des sujets pour lesquels nous n’avons pas de compétences avérées NdlR] est devenu un sport Olympique. Dans ce monde où l’agnosticisme semble devenir un vilain défaut même parmi les scientifiques. Un monde où chaque citoyen(ne) est devenu(e) épidémiologiste et virologue en chef de sa famille, de ses collègues et ses amis. Un monde où chaque citoyen se sent investit d’un devoir de persuasion et d’information, il est sans doute encore temps d’injecter de la nuance. Il est encore temps de quitter la polarisation et le rejet de l’autre pour retourner vers la zone grise assez complexe menant à l’empathie et la compréhension des opinions de l’autre. N’oublions pas le DHMO. Etre convaincu, très sûr de soi n’est pas forcément toujours bon signe, il est encore temps de se dire que celui qui pense différemment est sans aucun doute aussi quelqu’un d’intéressant.