La longue marche verte de l’Europe vers l’unité

L’engagement "vert" de l’Europe annonce un double processus historique d’intégration politique et de progrès vers la puissance globale. Il offre la seule alternative à l’autoritarisme chinois ou à la violence sociale et raciale du modèle américain.

La longue marche verte de l’Europe vers l’unité
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Contribution externe

Un texte de Pierre Defraigne, ancien directeur du Centre Madariaga-Collège d'Europe, directeur général honoraire à la Commission européenne.

Malgré ses dysfonctions institutionnelles, ses divergences économiques structurelles et, de plus en plus, ses tensions internes, l'UE entend poursuivre sa mission de pionnier du climat et de la biodiversité. Leader de la Cop 21 en interaction avec la Chine et les États-Unis en 2015, elle a, depuis, relevé à 55 % en 2030 la baisse de ses émissions de CO2 et fixé à 2050 l'échéance de la neutralité carbone. Aujourd'hui, la Commission von der Leyen soumet au Conseil et au Parlement une feuille de route ambitieuse. Elle engage ainsi une nouvelle voie vers son intégration politique, non plus cette fois fondée sur le marché qui tourne à l'impasse, mais sur un projet commun de civilisation.

Car l'ampleur et la profondeur du Green Deal apparaissent aujourd'hui dans toute leur portée : la décarbonation de l'industrie, de la mobilité et du logement, l'absorption et la séquestration du carbone, la réhabilitation et la revitalisation des terres agricoles, des forêts et des océans, la protection des espèces végétales et animales en danger ne se ramènent pas seulement à un nouveau contrat entre la nature et l'homme. Elles esquissent un nouvel ordre mondial et une transformation de notre système économique et social. Un projet de cette ampleur doit en effet s'articuler sur des idéaux démocratiques, sur la justice sociale et le progrès culturel.

La balkanisation de l’Union

L’UE-27, telle qu’elle est, n’a pas les moyens de cette ambition. Rappelons tout d’abord que l’UE est frappée de plusieurs handicaps, notamment une forme de balkanisation. En effet, elle est partagée entre démocraties illibérales de Hongrie et de Pologne ; pays "radins" du Nord qui, forts de l’appui implicite de l’Allemagne, font obstacle à la solidarité et à l’usage du keynésianisme ; les paradis fiscaux (Luxembourg, Irlande, Malte et Chypre) qui livrent l’Europe aux exactions des multinationales ; les États baltes et proches de la Russie, champions de l’allégeance à la puissance stratégique des États-Unis et, enfin, la sourde rivalité, soigneusement dissimulée, de la France et de l’Allemagne pour le leadership de l’Europe, dans laquelle l’inertie de Berlin tient en échec les velléités d’une France qui se veut l’axe gaullien de l’UE.

Autres infirmités congénitales de l’Europe : d’un côté, un marché intérieur inachevé dans des secteurs stratégiques (énergie, télécoms, industrie de la défense, services financiers), de l’autre, un euro limité à 19 membres, sans capacité d’emprunt, mis à part un modeste plan de relance, sans impôt communautaire significatif, sans transferts compensatoires entre pays forts et pays à la traîne ; ensuite une concurrence fiscale qui s’apparente à du vol domestique. Enfin, reste le talon d’Achille de l’Europe : sans défense commune, peut-être une diplomatie, mais pas de politique étrangère européenne !

Le pacte vert ou le droit de veto

En quoi la longue marche verte de l’Europe annonce-t-elle un double processus d’intégration politique et de progrès vers la puissance globale ?

D'abord, l'ampleur et la vitesse des changements inscrits à l'agenda vert européen pour répondre aux objectifs dans les délais vont appeler le renoncement au droit de veto. Les compromis nécessités par le contournement de la règle de l'unanimité se sont révélés des échecs : ainsi, à la veille de la conférence de Rio, la taxe carbone préconisée par la Commission Delors s'est trouvée écartée au profit d'un instrument de marché controversé et décevant, les certificats d'émission de CO2, sous la pression des lobbys soutenus par l'Allemagne. Autre exemple : comment réconcilier les réductions de CO2 émis avec des politiques énergétiques nationales, fondées sur le gaz russe, ou le gaz américain, ou le nucléaire, et le verrouillage des réseaux nationaux d'électricité ? En vérité, le dilemme est là : le pacte vert ou le droit de veto !

Le devoir d’exemplarité

Ensuite, l’Europe va se trouver contrainte par son ambition de leadership global, lequel ne relève pas d’une hubris de puissance, mais vise à un effet de levier sur le reste du monde. L’UE ne pourra atteindre ses objectifs propres de décarbonation et de verdissement que dans la mesure où le reste du monde agira à l’unisson. Affaire d’efficacité intéressée donc. L’UE se doit ainsi de tenir les échéances qu’elle s’est fixées pour elle-même. L’exemplarité est la condition de l’engagement de ses partenaires : Chine, USA, Inde, Brésil, Afrique. Mais à cette exemplarité devra répondre un souci du consensus international sur les objectifs, les échéances et les moyens. Ainsi l’idée de lever un droit compensateur sur les importations en provenance des pays pollueurs est sans doute une nécessité pour des conditions loyales des échanges pour l’industrie européenne. Mais, en même temps, elle doit être négociée au sein de l’OMC. Certes, l’UE pourrait utiliser ses accords commerciaux bilatéraux pour forcer nos partenaires à s’aligner sur notre stratégie climatique et environnementale.

Mais l’Europe entend-elle entrer dans cette nouvelle ère de gouvernance globale par la voie de l’unilatéralisme dissimulé derrière du partenariat bilatéral en faisant le chantage à l’accès au marché européen ? En réalité, l’UE va devoir changer de logiciel d’influence dans le monde : elle se fera entendre si elle conjugue souveraineté et puissance, et si elle prend une part généreuse dans l’assistance aux pays démunis devant la carbonation et la pandémie. L’unité du monde se construit par la négociation et par la solidarité.

L’Europe devra porter cet agenda à la Cop 26 à Glasgow, l’automne prochain. La feuille de route de la Commission von der Leyen s’inscrit dans un gigantesque effort de coopération et de normalisation internationales tel que le monde n’en a jamais connu. Elle offre la seule alternative à l’autoritarisme chinois ou à la violence sociale et raciale du modèle américain.

La Conférence sur le futur de l’Europe ouverte le 9 mai, a priori un exercice diplomatique confidentiel sans ambition, pourrait déboucher, par les nécessités de l’agenda vert, sur une révision des Traités, la pression citoyenne aidant.

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