Sortons du déni économique, politique et médiatique et hurlons l'urgence écologique

L'écocide est aussi un homicide. Mais malgré les discours, les actes ne suivent pas. Et que faisons-nous, à la place ? Nous nous confortons dans différentes pensées magiques, comme les écogestes, la technologie et la croissance verte salvatrices, voire le déni et le repli dans sa sphère privée. Or, nous devons hurler et marteler l’urgence écologique, de plus en plus fort. Sinon nous serons responsables de l'extermination de notre espèce.

Sortons du déni économique, politique et médiatique et hurlons l'urgence écologique
© Belga
Contribution externe

Un texte de Théophile Lienhardt, citoyen.

1. Partout dans le monde, l’écocide et les effondrements écologiques

Nous le martèlerons sans répit tant qu'il le faudra : nous assistons sans rien faire à une urgence écologique existentielle. Un mois de juillet bien chargé, de 50°C au Canada (deux fois plus que la norme) à un village entier parti en fumé jusqu'au pluies diluviennes (dues au dérèglement du cycle de l'eau et à la destruction des sols) en Allemagne et Belgique détruisant les habitations, faisant des centaines de morts, des canicules en Arctique. Des extinctions de la majorité des êtres vivants, des millions de mort de la pollution chaque année, un épuisement des ressources naturelles nécessaires à notre survie (phosphore pour l'agriculture, métaux pour nos infrastructures) et une augmentation du nombre d'épidémies risquant de se transformer en pandémies, des giga-incendies chaque année. Voici l'état de notre terrain de jeux, de l'environnement catastrophiquement dégradé et périlleux. Tout démontre la catastrophe en cours et ne fait que confirmer les prédictions des scientifiques. Seulement voilà, nous ne sommes qu'à 1,2°C de réchauffement par rapport au climat préindustriel et nous ne sentons pas encore toute l'amplitude de l'effet boomerang de la destruction de la vie. Que verrons-nous à 2°C ? Que verrons-nous quand nous aurons brisé le plafond de chaque limite planétaire? Non, 2°C de plus ne signifient pas 2°C de plus l'été ou une situation simplement "deux fois pire", mais bien de réels effondrements à l'échelle mondiale: des ruptures d'approvisionnement alimentaire globalisées, une multiplication des giga-incendies (une nouvelle catégorie pour désigner les incendies énormes qui ont ravagé Australie et États-Unis), des pluies diluviennes, des déplacements de populations d'une ampleur jamais vue, des températures et un taux d'humidité mortels l'entièreté de l'année dans certaines régions.

Nous franchissons en ce moment même des seuils d'irréversibilité activant des cercles vicieux (boucles de rétroaction) et rendant la réduction des impacts quasi-impossible. Si le pergélisol fond entièrement, la libération du carbone séquestré jusqu'à présent dépassera l'entièreté du carbone présent actuellement dans l'atmosphère et la Terre absorbera encore plus vite la chaleur solaire. Nous irons inexorablement vers une planète-étuve, une Terre rendue invivable pour les humains. Qui en est la cause ? Les plus aisés, le capitalisme, les plus démunis, les gouvernements ? À vous de vous renseigner, car quoi qu'il arrive dans cette urgence, nous sommes tous (victimes et destructeurs) dans le même bain. Ce que l'on ne peut remettre en cause est le rôle joué par le fonctionnement de notre économie mondialisée : principalement de l'usage des combustibles fossiles, de l'agriculture intensive et de la déforestation. Et de fil en aiguille, on en arrive à notre mode de vie, c'est l'absence d'isolation de nos logements, notre chauffage au gaz ou au fioul, notre usage incessant de la voiture, nos vols en avion trop fréquents, notre consommation de viande et de produits laitiers fondée en partie sur la déforestation, notre surconsommation de produits et services comme les technologies de l'information, nos vêtements, notre mobilier, nos gadgets, nos placements bancaires, nos choix électoraux in fine, etc. Tout est à revoir.

2. Dénoncer l’inertie et le déni des médias et des politiques, et la résignation au silence des activistes

Quel pire nihilisme que de détruire son propre habitat sans broncher ? Les citoyens, les élus, les responsables politiques, les gouvernements sont-ils prêts à affronter des inondations massives, des épisodes caniculaires mortels, des chutes de rendements agricoles drastiques, des épidémies à répétition et d'autres catastrophes environnementales ? Non ! Aucune résilience n'est mise en œuvre, nous n'avons même pas commencé la "transition" nécessaire. Pendant ce temps, une partie du prochain rapport du Giec non validé a fuité. Des scientifiques y écrivent clairement "une humanité à l'aube de retombées climatiques cataclysmiques, en proie aux pénuries d'eau, aux exodes et à la malnutrition, dans un monde où les espèces s'éteignent massivement. […]  Le pire est à venir, avec des implications sur la vie de nos enfants et nos petits-enfants bien plus que sur la nôtre". Et "si  la vie sur Terre peut se remettre d'un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes,  l'humanité, elle, ne le peut pas". Mais tout cela n'aura pas fait bouger d'un iota les dirigeants, tout cela sera passé quasi comme une lettre à la poste auprès de la population, les yeux rivés sur l'Euro 2021 et de basses querelles politiciennes. Nous devons le dire clairement : malgré les discours, les actes ne suivent pas. Notre pensée politique et économique ne tient pas compte des limites écologiques et climatiques, mises en évidence par les scientifiques. On croit encore, au niveau des États et de l'Union européenne, qu'une croissance "verte" va nous sauver, ce qui est invalidé par l'absence empirique de découplage entre l'économie mondialisée et l'empreinte écologique(1). Rappelons que de plus en plus d'États sont condamnés pour leur politique climatique négligente. Nos États violent ouvertement leur devoir légal de garantir nos droits et libertés, dont le droit à la vie et à la santé. Que faisons nous pendant ce temps ? Nous nous confortons dans différentes pensées magiques, comme les écogestes, les technologies salvatrices, voire le déni et le repli dans sa sphère privée. Quand d'autres estiment que le coupable, c'est l'autre : le capitalisme, les entreprises, les politiciens, la Chine, la surpopulation, les riches, etc. Personne ne veut prendre ses responsabilités et nous, nos enfants et petits-enfants en mourront.

Nous devons trouver ensemble le courage de reconnaître ouvertement que nous sommes dans une situation d’urgence existentielle qui nécessite une mobilisation générale des citoyens, des gouvernements et des pouvoirs publics. Nos chefs de gouvernement doivent nous dire la vérité sur la situation. Sinon ils sont complices de l’écocide. Sans une connaissance populaire, démocratique, vulgarisée de toutes et tous, l’urgence écologique continuera à ne pas être prise au sérieux. C’est notre manière d’être, de penser le monde, qui doit changer et pas seulement nos modes de vie. Nous avons besoin d’une véritable Renaissance écologique, au sens de la science écologique, de notre vision du monde. Le changement nécessaire sera démocratique ou n’aura pas lieu.

3. Chaque jour qui passe augmente le nombre de morts. Appel à la mobilisation générale

Nous savons qu’il faut se révolter contre les détenteurs de pouvoir, contre l’inertie, les industries agro-industrielles/fossiles/etc. écocidaires et leurs relais politiques dans les partis au pouvoir, mais voilà nous avons la rentrée des classes, la fin du mois, les vacances à organiser, les dettes et prêts immobiliers à rembourser. Tout cela entraîne une véritable inertie qui empêche la révolution nécessaire(2). Nous faisons mine de faire confiance au verdissement de l'économie et au découplage des impacts-croissances. Ça suffit! Nos textes, nos manifestations, nos pétitions de suffisent plus, nous devons hurler et marteler l’urgence écologique, de plus en plus fort tant qu’elle dure et n’est pas prise au sérieux par les médias et les politiciens.

C'est notre responsabilité minimale de citoyens. Le courage nécessaire n'est pas encore assez au rendez-vous. Mais pour que les citoyens soient éclairés, ils ont besoin que la presse se hisse encore davantage à la hauteur de l'urgence. Si les médias en général ont nettement renforcé leur couverture de l'urgence écologique depuis 2018, la marge d'amélioration ne reste-t-elle pas encore importante quand on la mesure aux meilleurs journaux dans ce domaine ? D'un point de vue factuel, l'urgence écologique n'est pas "un sujet comme un autre", "une rubrique environnement" ou "une priorité parmi d'autres". D'un point de vue scientifique, son enjeu est total : la stabilité des sociétés et in fine la santé et la vie de l'humanité entière sur Terre. On ne peut pas dire cela de bien des sujets qui accaparent les "unes" au quotidien. La responsabilité éthique et historique des journalistes est bel et bien en question ici et il est normal que les citoyens interpellent la profession.

Nous implorons, nous supplions les politiques, les chefs d’entreprises et tous citoyens confondus de s’informer (l’ignorance est un fléau majeur qui cause l’inaction), de se rendre compte de la gravité de la situation, de se mettre en marche, de s’engager, de protester, de proposer, oser expérimenter, de hurler sur les toits, ne plus être timide dans son engagement, de dénoncer, de critiquer. Nous implorons, supplions les journalistes de faire enfin leur travail déontologique et scientifique de détenteurs de l’information et pour un grande majorité de sortir de ce conformisme de sensationnalisme dicté par les réseaux sociaux. Du courage de la part des autorités d’informer le public, d’être transparentes, d’enfin vulgariser l’enjeu et de permettre de faire un choix en connaissance de cause. Oui la catastrophe est trop imminente pour rester silencieux. Il n’y a pas d’équilibre à trouver entre les pour et les contre. Il faut sauver l’humanité. Acceptez le fait qu’il n’y a pas de "réalités économiques” (mais que des conventions créées par l’humain) mais bel et bien des réalités physiques et biologiques avec lesquelles nous ne pouvons négocier (osons négocier et ça sera notre perte). Nous devons tous nous réveiller. Sinon l’écocide deviendra la plus grande extermination délibérée de toute l’histoire, et il sera terminal.

>>> Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original "Face à l’inertie et au déni, hurlons l’urgence écologique et réveillons-nous !"

>>> (1) Tordjman, H. (2021) "La croissance verte contre la nature: critique de l’écologie marchande".

Éditions La Découverte. Timothée Parrique. The political economy of degrowth. Economics and Finance. Stockholms universitet, 2019

>>> (2) Bihouix, P. (2019) "Le bonheur était pour demain: les rêveries d'un ingénieur solitaire". Éditions du Seuil.

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