Quand les philosophes antiques se demandèrent comment penser le changement

Qu’est-ce qui est permanence ? Changement ? Où est la frontière ? Empédocle proposa une permanence construite sur quatre éléments à la fois, l’eau, l’air, la terre et le feu. Ce modèle chauffa l’imagination de nombreux savants.

Quand les philosophes antiques se demandèrent comment penser le changement
© D.R
Luc De Brabandere

Le quatrième épisode de notre série philo d'été (*).

Choisissons une pomme dans un arbre et regardons-la évoluer pendant trois mois. De toute évidence, elle change. Elle grossit, mûrit, rougit, elle est picorée par un moineau, tombe éventuellement de l’arbre et commence à pourrir. Une question se pose alors : à trois mois d’intervalle, s’agit-il de la même pomme ? La réponse est oui et non. Oui, c’est la même, je ne l’ai pas quittée des yeux. Mais non, ce n’est pas la même, elle ne ressemble plus guère à cette belle Cox Orange qui pendait à l’arbre il n’y a pas si longtemps.

S’il est relativement facile de dire en quoi le fruit a changé, comment qualifier alors ce qui n’a pas changé, ce qui est resté identique. En quoi cette entité "pomme" est-elle la même ?

Le constat va jusqu’au paradoxe. À une personne qu’on n’a plus vue depuis longtemps, il nous arrive de dire "en tout cas, tu n’as pas changé !" Mais le plus souvent, s’il nous arrive de dire cela, c’est précisément parce qu’on a remarqué du changement ! Le vrai message qu’on veut faire passer c’est "Bon, tu as quelques cheveux en moins ou quelques kilos en plus, mais ce n’est pas grave, car je retrouve cette part de toi qui importe pour moi, même s’il m’est difficile d’y mettre des mots".

Le même, en mieux

Finalement, la philosophie ne serait-elle pas née du spectacle du changement ?

Au commencement de toute réflexion, n’y a-t-il pas ce simple constat : sous nos yeux, il y a des choses qui bougent et des choses qui ne bougent pas ? De toute évidence, il y a côte à côte de la permanence et du changement. Mais où est la frontière ? Et, surtout, qu’est-ce qui résiste au changement malgré le temps qui passe, et comment le nommer ? En quoi, à dix ans d’intervalle, parle-t-on du même arbre, du même magazine, de la même dentiste ou du même hôpital ?

On dit parfois d’un nouveau modèle d’appareil ménager qu’"il est le même, en mieux". Bon, mais s’il est mieux, c’est qu’il n’est pas le même, non ?

Cette question pourrait concerner tout aussi bien Wikipedia, une entreprise qui change d’actionnaires, une ville qui décide d’aménager une zone piétonnière ou encore l’enseignement des mathématiques. Car dans tous ces cas, il y a à la fois des évolutions faciles à observer, mais aussi d’autres éléments qui sont permanents, plus difficiles à discerner et encore plus difficiles à nommer.

Le premier à avoir voulu répondre à ce type de question - le premier philosophe ? - est sans doute Thalès. Pour lui, la substance permanente, l’élément rémanent, c’est l’eau : c’est la même eau qui subsiste quand l’évaporation crée des nuages, quand la rosée se forme au petit matin, quand la pluie fait pousser l’herbe, quand la vache transforme l’herbe en lait, quand on met du lait dans son café, etc. L’eau est la constante qui persiste à travers le changement.

Anaximène eut une autre intuition : pour lui, c’est l’air qui est permanent. Le désaccord avec Thalès rappelle que, à peine née, la philosophie était déjà conflictuelle et qu’elle vit toujours de la controverse.

Anaximandre affirma ensuite que la constance des choses est son côté indéterminé, illimité, indéfini qu'il dénomme apeiron. Ce concept très imprécis a fait par la suite l'objet de beaucoup d'interprétations sans aboutir pour autant à un accord.

Toujours est-il que si Thalès est considéré généralement comme le premier philosophe, Anaximandre, lui, est reconnu par beaucoup comme étant le premier scientifique, car il a introduit l’idée que derrière des phénomènes différents se cachent souvent des causes communes.

D’autres philosophes ont pris des approches radicalement différentes. Confronté à la même question, Pythagore, par exemple, imagina que la constance était à chercher du côté des nombres ou, plus exactement, du côté des rapports entre les nombres. Cette conviction lui était venue en observant que des marteaux de poids divers sonnaient différemment en heurtant une enclume. Lors d’expériences faites avec des cordes auxquelles étaient suspendus des poids variables, il construisit petit à petit une gamme musicale grâce aux nombres. Pour lui l’harmonie d’une mélodie ne pouvait être qu’arithmétique.

Chercher la quintessence

Dans cette longue réflexion, un philosophe joua incontestablement un rôle majeur, il s’agit d’Empédocle, que nous avons déjà croisé. Il proposa en effet une permanence construite sur quatre éléments à la fois, l’eau, l’air, la terre et le feu. Empédocle a réussi là un coup de maître philosophique car Platon et Aristote ont tous deux accepté son principe, même si c’était de manière différente. Pour Platon, le lien est évident entre les quatre éléments et les quatre polyèdres réguliers situés dans les coins du schéma. Pour Aristote, par contre, la matrice d’Empédocle est idéale pour expliquer par exemple comment de l’eau peut devenir de la vapeur, et inversement.

Sa petite matrice 2x2 est d’une certaine manière la toute première version du tableau de Mendeleïev. La légende raconte qu’Empédocle est mort en tombant dans l’Etna. Peut-être cherchait-il le cinquième élément (la "quinte-essence") ?

Le modèle d’Empédocle mit le feu à l’imagination d’un grand nombre de "savants" qui commencèrent à représenter presque tout en quatre dimensions ! Aussi bien les quatre tempéraments de l’être humain liés à quatre fluides qui circulent dans le corps (sang, flegme, bile jaune et bile noire) que les quatre stades de sa vie depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Aussi bien les espèces de fruits et légumes que leur évolution dans le temps. Aussi bien les quatre moments de la journée que les quatre saisons.

La philosophie apporta encore d’autres réponses originales à cette question de la permanence dans le changement. Démocrite, par exemple, affirmait que le monde était fait d’atomes qui pouvaient se recombiner tout en restant les mêmes. Les "élémentistes", dans la ligne d’Empédocle, et les "atomistes" dans celle de Démocrite ont vu leurs partisans respectifs se disputer pendant 2000 ans. Et il fallut attendre Lavoisier au XVIIIe siècle pour prouver qu’Empédocle avait tout faux. Vivent les atomes !

C’est le moment de retrouver Héraclite. En poussant plus loin sa conviction que c’est le feu qui importe, Héraclite en arriva à la conclusion suivante : la seule chose que l’on peut dire d’un arbre aujourd’hui et que l’on pouvait également dire de lui il y a un an, c’est qu’il pousse. Autrement dit, la seule chose qui ne change pas, c’est le changement.

Mettre tout le monde en désaccord

Pour clore ce survol de l’Antiquité, il nous reste à savoir comment se positionnent les deux géants.

Platon, sans surprise, prend de la hauteur et ambitionne de mettre tout le monde d’accord. Il organise la cohabitation permanence-changement en distinguant d’une part un monde intelligible fait d’Idées immuables, parfaites, hors du temps, et d’autre part un monde sensible où tout n’est qu’évolution et dégradation.

Aristote, du haut de sa montagne à lui, prend le contre-pied de son maître. Il dénomme "substance" ce qui demeure dans les choses. La substance est un socle, c'est l'invariant du changement qui permet à la matière de devenir forme, à ce qui est en puissance de se réaliser en acte. La substance agit comme un réceptacle des contraires, comme un substrat qui permet à la même personne d'être à la fois Jean qui rit et Jean qui pleure.

Nous analyserons en détail cette controverse historique la semaine prochaine.

Une dernière remarque importante avant de nous quitter aujourd’hui. Tous les philosophes évoqués ci-dessus ont proposé des réponses à la question du changement parce qu’ils supposaient… que la question se posait ! D’autres par contre la considéraient comme une non-question. Leur chef de file, Parménide, voyait un peu le monde comme une valise remplie au maximum, ce qui rend effectivement tout changement impossible !

Depuis ses origines, le désaccord entre les philosophes garantit la permanence de la philosophie !

(*) Aux origines de la philosophie occidentale

Il y a 2 400 ans , sous le soleil de la Méditerranée, Platon et Aristote se croisent pour ce qui sera une des plus importantes rencontres de l’histoire. Leur controverse philosophique nous est encore utile pour penser notre monde actuel.

En compagnie du philosophe Luc de Brabandere, La Libre part cet été, chaque mardi (du 13/7 au 1/8), à leur rencontre qui est à l’origine de la philosophie occidentale. Mardi dernier (27/7) : Vous ne regarderez plus jamais l'École d'Athènes de Raphaël du même oeil. Mardi prochain (10/8) : L'Académie et le Lycée.

Avec Anne Mikolajczak et l’illustrateur Rif (Cartoonbase), Luc de Brabandere publiera en novembre "Platon vs Aristote , une initiation joyeuse à la controverse philosophique" aux Éditions Sciences Humaines, un ouvrage dont est tirée cette série.

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