Cet insidieux anonymat en ligne

À défaut de le bannir sur Internet, ne pourrions-nous pas rester cachés… tout en restant courtois ?

Cet insidieux anonymat en ligne
© D.R
Contribution externe

Éric De Beukelaer

Je me souviens de ma gêne, fin juin il y a dix ans, découvrant dans les pages d’un quotidien vespéral bien connu, un article spéculant sur le fait que je pourrais bientôt être appelé à exercer certaines responsabilités. La prédiction était gratuite, illustrant surtout à quel point il est malaisé pour la presse de comprendre adéquatement la vie interne à l’Église. Peu après, je reçus une lettre d’un prêtre aîné de mon diocèse, m’assénant qu’avec plusieurs confrères, il était convaincu que c’était moi qui avais piloté le journaliste à écrire cela, afin de me "pousser". On a beau ne plus être trop dupe du cœur humain en ses insondables replis, recevoir pareil courrier est très moyennement plaisant. Et pourtant, par-delà ma rage, je ressentis une diffuse gratitude pour l’auteur de cette missive. Il avait eu le cran de se dévoiler et il lui restait suffisamment d’estime à mon encontre, pour qu’il se donne la peine de me communiquer ce qu’il me reprochait. Avec lui, je me suis donc bien vite expliqué à hauteur d’homme et nos relations sont redevenues fraternelles. Par contre, je me surprends moi-même à confesser que l’ombre des "autres confrères pensant comme lui", mais demeurés courageusement anonymes, me hante encore une décennie plus tard. Chaque fois que je rencontre un collègue de cette génération, une petite voix en moi murmure, perfide : "en fait-il partie ?" L’anonymat est insidieux. Il dilue toute opinion en rumeur aux mille visages. S’il peut se justifier en dictature afin de protéger les opposants, il détonne dans une société démocratique, où le débat à visage découvert est la dynamique citoyenne qui vivifie l’État de droit.

Depuis des années, je communique sur les réseaux sociaux. Je tiens un blog, une page Facebook et un compte Twitter. Régulièrement, ceci entraîne des échanges contradictoires. Certaines critiques sont une utile contribution au débat. D’autres constituent une attaque ad hominem, venant tantôt d’anticléricaux zélés, tantôt de chrétiens identitaires, allergiques à mon maniement de la nuance. Ces mises en cause musclées, voire violentes et injustes, font partie du jeu. Je ne m’en émeus pas outre mesure et me donne même parfois le droit de "renvoyer les balles", en essayant de ne jamais perdre le sens de l’humour. Ce qui, par contre, me rend dingue, ce sont les avis se cachant sous couvert d’anonymat. Les "un ami nous écrit" parus sur un blog pour me critiquer ; les profils aussi flous qu’agressifs qui trollent Facebook ; les "grands-vengeurs-masqués-qui-se-cachent-derrière-leur-pseudo" me harcelant sur Twitter…

Un masque… mais avec des gants

Faut-il bannir les communications anonymes ? Interdire est rarement la solution. D’autant plus que certains de ces invisibles m’expliquent que leur pseudo les protégerait de répercussions professionnelles ou d’ennuis familiaux. L’argument étonne en démocratie, mais je puis l’entendre. À condition d’inviter à la mesure. Celui qui s’octroie le confort de cacher son identité en s’exprimant, ne peut ignorer que ceci mettra toute personne visée par ses propos dans un grand inconfort, car incapable de déceler d’où vient la flèche décochée. Quand il s’exprime, celui qui porte un masque serait donc bien avisé d’aussi enfiler des gants. Si notre société a écarté, il y a quelques années, le port de la burqa de l’espace public, c’est parce que la démocratie se fonde sur le vis-à-vis et que celui-ci implique de ne pas cacher son apparence en société. Ce qui vaut sur les trottoirs et les places, doit également influencer la communication, en ce compris sur les réseaux sociaux. Parler à un masque a quelque chose de stérile. Bâtir un authentique dialogue avec une ombre, est un leurre. L’enjeu spirituel d’une relation proprement humaine, est de passer autant par le dévoilement du visage que par les mots. "Celui qui agit selon la vérité, vient à la lumière". (Jean 3, 21)

>>> (*) Blog : https://ericdebeukelaer.be/