La confédération belgo-néerlandaise de Bart De Wever : condamnée mais instructive

Le plaidoyer récent du bourgmestre d'Anvers pour la réunification des Pays-Bas du 16e siècle ("je mourrais plus heureux comme Néerlandais du Sud que comme Belge"), peut receler des élans romantiques ou amener des avantages économiques. Pourtant les Provinces-Unies appartiennent au passé. Il vaut donc peut-être mieux en tirer quelques leçons que d'essayer de le recréer.

La confédération belgo-néerlandaise de Bart De Wever : condamnée mais instructive
©Alexis Haulot & Shutterstock
Contribution externe

Une opinion de Philippe Van Parijs, UCLouvain, Chaire Hoover d’éthique économique et sociale.

"Si je pouvais mourir comme Néerlandais du Sud, je mourrais plus heureux que comme Belge." Prononcée par Bart De Wever le 20 juillet dernier à la fin d'une interview sur la chaine flamande Kanaal Z, cette petite phrase a été jugée suffisamment digne d'intérêt pour que la chaine néerlandaise Op 1 l'invite quelques jours plus tard à préciser sa pensée. Suffisamment porteuse d'espoir aussi pour que Jules Gheude, infatigable héraut du rattachisme wallon, s'en réjouisse illico sur le site de Doorbraak, le média nationaliste flamand toujours friand d'accueillir ses propos. Et suffisamment menaçante pour que la presse francophone s'inquiète en choeur de la volonté de rattachement de la Flandre aux Pays-Bas crûment affichée par le président du principal parti flamand. Mais l'a-t-on bien compris ?

Car d'abord comment imaginer que Bart De Wever puisse défendre une idée aussi impopulaire en Flandre ? Qu'elle y suscite peu d'enthousiasme, j'ai de multiples occasions de m'en rendre compte lors des conférences que j'y fais suite à la publication de l'édition néerlandaise de Belgium. Une utopie pour notre temps. Ainsi, aux étudiants et à leurs parents qui constituaient mon auditoire lors d'une remise des diplômes à l'Université d'Anvers, j'ai demandé d'indiquer par la voix auquel des principaux scénarios de scission de la Belgique ils croyaient le plus. Au scénario "Groot-Nederland", la salle a réagi par un silence complet, à l'exception d'un groupe massé au fond de l'auditoire d'où est venu un "Ja" tonitruant. Voyant mon étonnement, le recteur Herman Van Goethem m'a rapidement glissé : "Nous avons un certain nombre d'étudiants néerlandais".

Meilleur ménage, vraiment?

Ensuite et surtout, nourrir publiquement un tel projet réduirait à néant l’effort des dirigeants de la N-VA pour présenter leur modèle confédéral, non comme une étape transitoire vers la scission de la Belgique, mais comme une "offre honnête" visant à améliorer durablement le fonctionnement du pays. Comment croire que l’on s’efforce sérieusement à former un meilleur ménage avec Gertrude si l’on clame sur les plateaux de TV qu’on serait plus heureux de finir sa vie dans les bras d’Irma ?

La réponse est simple : le ménage à trois (ou davantage). Car ce pour quoi Bart De Wever a plaidé, à Kanaal Z comme à Op1, ce n’est pas la fusion de la Flandre et des Pays-Bas, mais la reconstitution des "17 Provinces". Les Pays-Bas des Habsbourg se sont scindés en 1585 pour former d’une part les Pays-Bas du Nord, correspondant à un peu moins que les Pays-Bas d’aujourd’hui, et les Pays-Bas du Sud, correspondant en gros à la Belgique et au Luxembourg d’aujourd’hui, augmentés d’un morceau du Nord de la France. Mourir en Néerlandais du Sud, c’est mourir en citoyen de ces Pays-Bas réunifiés.

Des Provinces Unies "calamiteuses"

Mais réunifiés jusqu'à quel point ? Il ne s'agit pas, pour Bart De Wever, de "former un seul pays" — un remake de l'éphémère Royaume des Pays-Bas créé après Waterloo — mais seulement une confédération. Pour éviter un inconfortable déséquilibre, les Pays-Bas devraient suivre en interne la voie confédérale recommandée pour la Belgique par la N-VA. Mais les Néerlandais ont goûté au confédéralisme et en sont revenus. Dans un des Federalist Papers, texte fondateur de la démocratie américaine, James Madison décrit l'organisation calamiteuse des "Provinces Unies" des Pays-Bas du Nord au 18e siècle pour illustrer la vetocratie paralysante propre à toute confédération. Ce n'est pas demain que les Néerlandais se laisseront convaincre de réessayer un modèle dont, pour leur plus grand bien, ils se sont débarrassés il y a deux siècles. Le mieux dont puisse rêver un confédéraliste, c'est donc une construction déséquilibrée qui associe un poids lourd unitaire de 17 millions de citoyens et quatre ou cinq entités périphériques qui se partageraient les 12 autres millions.

Et tout cela pour quoi ? Pas, dit Bart de Wever, par souci romantique de rapprocher des peuples qui ne s’aiment pas particulièrement. Mais par souci rationnel des avantages économiques qui en découleraient, par exemple la possibilité de fusionner les ports d’Anvers et de Rotterdam (KanaalZ) ou de Terneuzen (Op 1). Pour autant qu’il exclue de reprendre aux Français Arras et Lille ou de céder Liège aux Allemands, les Pays-Bas réunifiés de Bart De Wever correspondent en gros au territoire de l’union douanière du Benelux, mise en place en 1948. Dix ans plus tard, la création de la Communauté économique européenne s’en est inspirée mais l’a aussi rendue peu à peu superflue. S’il y a une valeur ajoutée à la (re)création de cette nouvelle couche — hormis le plaisir rhétorique de pouvoir se déclarer (temporairement) "la cinquième économie du monde" —, elle semble bien mince.

Des erreurs passées à se remémorer

Ceci dit, j’ai beaucoup de sympathie pour ceux qui, fatigués de chercher à scinder davantage, rêvent de refusionner ce qui a été scindé. En outre, comme Bart De Wever, je suis de ceux à qui il est arrivé de regretter que Guillaume d’Orange et Philippe de Marnix ne soient pas parvenus à maintenir intact le vaste espace multilingue économiquement et culturellement si riche que constituaient les 17 Provinces. Mais plutôt que de tenter de ressusciter le passé, il importe d’en tirer les leçons. Par exemple pour éviter de laisser chavirer notre prospérité sous le coup de nos querelles communautaires comme les 17 Provinces l’on fait au 16e siècle sous le coup leurs querelles religieuses. Ou pour épargner à notre pays une organisation politique aussi néfaste que celle dont a souffert au 18e la confédération des Province Unies. Cela exige de continuer à réformer nos institutions pour permettre, en Belgique comme en Europe, le fonctionnement fluide d’une démocratie multilingue. Pas facile. Mais comme le dit très bien Bart De Wever, "des choses qui sont impensables deviennent beaucoup plus souvent et plus rapidement pensables que vous ne l’imaginez".

>>> Chapô, titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Mourir comme Néerlandais du Sud ?"