L’Académie et le Lycée : Platon vs. Aristote

Platon est fasciné par les abstractions pures, Aristote n’a d’yeux que pour le concret. Scientifiques, le premier serait mathématicien, le second biologiste. Le clivage est flagrant. Ni l’un ni l’autre n’a raison. Mais l’un et l’autre sont toujours utiles.

L’Académie et le Lycée : Platon vs. Aristote
© D.R.
Luc De Brabandere

Le cinquième épisode de notre série philo d'été (*)

Platon est fasciné par les abstractions pures, Aristote n’a d’yeux que pour le concret. S’ils étaient seulement scientifiques, le premier serait mathématicien, le second biologiste. Le clivage est flagrant. D’un côté le rêveur, le théoricien de l’Académie, l’utopiste spéculatif, et de l’autre le savant du Lycée, l’observateur pragmatique du terrain. Platon veut fuir ce bas monde qu’il estime en déclin pour se réfugier dans un paradis de perfections divines ; Aristote au contraire investit pour y mettre de l’ordre, voire l’améliorer et en faire un inventaire méthodologique.

Qu’est-ce qu’une idée ?

Pour Platon, une idée - une essence - n’est pas une représentation mentale, mais bien une réalité qui est indépendante de nous. Toutes ensemble, elles constituent un monde distinct du nôtre. Elles sont parfaites et immuables. Elles sont hors des choses. On ne peut les enseigner, tout au plus est-il possible de s’en souvenir. Les idées sont les modèles des choses, comme si la définition mathématique du cercle était le point de départ de tous les objets circulaires.

Aristote refuse de suivre Platon dans un monde séparé du nôtre où les Idées sont supposées exister par elles-mêmes, un monde qui ne correspond selon lui à rien, qui n’est qu’une fiction inutile faite seulement de mots. Pour Aristote, les Idées sont des abstractions que l’on aligne dans des catégories et des syllogismes. Elles sont dans les choses et élaborées par la pensée ; la matière et la forme sont inséparables. Au départ, la matière est indéterminée, et l’idée "informe" cette matière pour lui donner une individualité, à l’image du potier qui au départ d’un paquet de terre glaise arrive à tourner une urne parfaitement symétrique autour de son axe. Le "cercle" en tant que tel n’existe pas, mais il y a bien de la "circularité" dans ses poteries, comme dans tous les objets ronds ou sphériques.

Aristote ne manque pas d’arguments pour contrer son professeur :

- Dans l'Éthique à Nicomaque, il allègue ainsi de l'impossibilité de définir la "beauté" ou la "grandeur", car on ne peut donner le trait commun de toutes les choses que l'on dit belles ou de toutes les choses que l'on dit grandes. Il en va de même pour le "bien". Aristote dresse l'inventaire de toutes les choses que l'on peut dire bonnes : Dieu, la juste mesure, les vertus, l'intelligence, le moment opportun, l'utile, etc., et il affirme qu'il est vain de croire qu'il pourrait y avoir une idée commune à toutes ces choses bonnes. La preuve en est, selon lui, que ces multiples "bien" sont l'objet de savoirs différents. Trouver le "moment opportun", par exemple, est important pour le stratège à la guerre, pour le médecin qui veut administrer un remède ou encore pour l'homme politique qui veut faire passer une idée. Aussi, la volonté des platoniciens d'isoler un commun à toutes ces formes de bien supposerait qu'elles puissent être l'objet d'une science unique, d'une théorie de toutes les choses, ce qui n'est qu'une illusion.

- Si l’idée est en dehors de notre monde, comment pourrait-elle avoir alors un impact dans le monde ? Comment pourrait-elle générer de l’action ? Il faut une cause motrice à la production et au mouvement. Une idée abstraite ne peut tenir ce rôle.

- Pour Platon, les choses sensibles sont séparées des choses intelligibles. Un bel arbre est distinct de l’idée du beau, mais il "participe" de l’idée de beau. Aristote voit dans cette approche un danger de régression à l’infini, et l’appelle "argument du troisième homme". Si l’on pose une idée pour chaque propriété commune, ne faudra-t-il pas une autre idée pour désigner ce qui est commun entre cette idée et les choses qui en participent, et ainsi de suite ?

- Platon laisse trop de questions sans réponses. Quelle place sa théorie des Idées laisse-t-elle à l’insignifiant, à ce qui a été détruit, à ce qui a péri, ou encore à tout ce qui n’existe plus mais dont nous nous souvenons très bien ?

Pour Platon, les idées sont en dehors des choses et ne peuvent donc être élaborées ou imaginées. La créativité n’est pas possible. Pour Platon, le moment magique où l’idée apparaît ne peut susciter un "Eureka-j’ai trouvé !" mais tout au plus un "je me rappelle !"

Tuer le père

Deux génies aux convictions aussi différentes ne pouvaient qu’avoir des tempéraments tout aussi différents. Platon était un athlète, il pratiquait la lutte et aurait même brillé lors de jeux olympiques. Son élève par contre était plutôt chétif, peut-être même un peu bègue.

Platon n’aimait guère la manière d’être d’Aristote. Sa façon de se couper les cheveux et la barbe, d’arborer des bijoux, de bavarder en permanence, toutes ces choses qu’il jugeait indignes d’un philosophe. Mais, au-delà de ces agacements inévitables, leurs conceptions du monde sont vraiment orthogonales.

Platon veut ouvrir les esprits et secouer les certitudes, il débusque les opinions incohérentes et traque les croyances confuses. Il explore, cherche, écrit et voit principalement tout ce que l’on perd à s’éloigner du Bien, du Vrai et du Beau, qui pour lui ne forment qu’un. Convaincu de la réalité séparée des Idées parfaites mais inaccessibles, il en était devenu plutôt pessimiste, voire extrémiste et même mystique.

Si Platon veut refaire le monde, Aristote de son côté a plutôt pour projet de le comprendre et de le classer. Au mysticisme de son maître dont il a rejoint l’Académie à 17 ans, il oppose un "bon sens" modéré, voire optimiste. Il imagine tout ce qui pourrait être. Il enseigne en parlant pour transmettre sa passion et son enthousiasme. Il a un objectif, il veut construire un système philosophique capable d’englober la totalité du réel. On voit très bien où il veut en venir, ce qui n’est pas le cas de Platon dont on ne sait finalement pas toujours ce qu’il pense. Dans les dialogues où il met en scène Socrate - le questionneur impitoyable - il n’est pas aisé de distinguer ce qui est "platonicien" de ce qui est plutôt "socratique".

Platon écrit une œuvre littéraire, Aristote fait écrire le mode d'emploi d'un outil de travail. Platon aligne les sujets les uns après les autres, Aristote construit un seul système, une approche unique de la totalité du réel ainsi qu'une méthode didactique pour organiser le débat. En rhétorique, il prend le contre-pied du Phèdre et revendique la précision de l'écrit contre les effets de manche de l'art oratoire. À la dialectique, il préfère la logique. À la quête du vrai absolu, il opte pour une discussion sur le vraisemblable.

Aristote a été le critique le plus puissant de Platon, son adversaire le plus déterminé. Mais ce qui les a opposés n’est pas un simple conflit entre deux générations, ni même un cas classique de parricide. Ils ont fini par incarner deux chemins universels de la Pensée, deux postures intellectuelles d’ensemble par rapport au monde.

Pour Platon, nous sommes au cinéma, mais ignorons l’existence de la cabine de projection. Pour Aristote, par contre, cela vaut le coup d’essayer de comprendre pourquoi la qualité des images n’est pas parfaite.

L’utopie ou l’encyclopédie

Tout intéresse Aristote. La physique, la politique, l’éthique, l’astronomie, la médecine. Il cherche comment bien disséquer une grenouille, mais il veut aussi comprendre comment les sophistes piègent leur argumentation. Il observe, expérimente, classe. Il développe une méthode rigoureuse, la logique formelle, pour repérer les raisonnements concluants et détecter les contradictions. Face à un Platon paralysé de peur de mal faire, Aristote introduit l’idée de la "catégorie" et propose ainsi un compromis historique. Le classement des choses exige certes une simplification outrancière du réel, mais il offre la possibilité du raisonnement.

Finalement, la divergence principale entre le maître et son élève est peut-être leur conception respective de la Vérité. Platon est à la recherche d’une vérité préexistante et absolue qu’il veut contempler, Aristote cherche à l’établir et à la construire sur une base de faits qui s’enchaînent par des liens de causalité qu’il veut comprendre. Leurs chemins d’accès sont différents. Platon veut s’élever au-dessus de la réalité et accéder à la Vérité par la réminiscence ; Aristote recherche une adéquation à la réalité à établir grâce aux lois logiques. Pour le premier les principes précèdent les faits, pour le second c’est l’inverse, les faits passent avant les principes.

Ni l’un ni l’autre n’a raison. Par contre l’un et l’autre sont toujours utiles.

(*) Aux origines de la philosophie occidentale

Il y a 2 400 ans , sous le soleil de la Méditerranée, Platon et Aristote se croisent pour ce qui sera une des plus importantes rencontres de l'histoire. Leur controverse philosophique nous est encore utile pour penser notre monde actuel. En compagnie du philosophe Luc de Brabandere, La Libre part cet été, chaque mardi (du 13/7 au 17/8), à leur rencontre qui est à l'origine de la philosophie occidentale. Mardi dernier (3/8) : Les spectacles du changement. Mardi prochain (17/8) : L'invention de la "catégorie". Avec Anne Mikolajczak et l'illustrateur Rif (Cartoonbase), Luc de Brabandere publiera en novembre "Platon vs Aristote , une initiation joyeuse à la controverse philosophique" aux Éditions Sciences humaines, un ouvrage dont est tirée cette série.

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