Le doute, un danger pour la science et pour la démocratie ?

Un scientifique remettant en cause publiquement le consensus actuel de la communauté scientifique et les mesures gouvernementales attaque-t-il, en fait, la légitimité de la science et/ou de la démocratie?

Le doute, un danger pour la science et pour la démocratie ?
© D.R.
Contribution externe

Un texte de François-Xavier Heynen, docteur en philosophie des sciences, auteur et journaliste.

Le prétexte du "doute" est aujourd'hui devenu à la mode pour justifier les positions politiques les plus diverses. Récemment, des universitaires de premier plan (1) ont mis en cause la vaccination des adolescents. Pour eux, cette dernière constitue, alors que les effets à long terme sont inconnus, "un pari sur l'avenir que nous ne devrions jamais faire prendre. […] On ne peut qu'exhorter chacun à la plus grande prudence…"

Sur son blog, l'un des auteurs, virologue renommé, précise : "Je ne tiens pas à me mêler de la gestion politique de la crise. Ce qui me gêne, ce sont les décisions qui sont prises, impliquant des millions de gens, sur base d'affirmations scientifiques fausses ou non étayées. Dire qu'il faut passer là-dessus pour ce qu'on décrète être le bien général au nom de la science me dérange. Toute mon énergie va donc vers une remise en question d'affirmations scientifiques présentées comme la vérité sans les nécessaires éléments de preuve. Ça s'arrête là (2)."

Ça s’arrête là ? Nous pensons que cette vision méconnaît l’enjeu réel du moment et instille un climat délétère à la fois pour la science et pour la démocratie.

Doute ou soupçon ?

Distinguons clairement "doute" et "soupçon". Le premier est nourri par une méthode. Le deuxième, plus radical, s’en dispense sans scrupule. Un exemple : le soupçon peut affirmer qu’il est impossible de certifier que le soleil se lèvera demain.

Descartes fonde la science moderne sur le doute, pas sur le soupçon. Il va jusqu’à mettre le doute à l’écart provisoirement, si les circonstances l’imposent. Mais la méthode, elle, subsiste.

Ainsi, dans la troisième partie du développement de sa méthode, Descartes imagine un groupe de voyageurs perdus dans la forêt pour évoquer une période sans connaissances scientifiques établies. Pour sortir de ce danger mortel, il n'y a qu'une seule solution, marcher ensemble droit devant soi jusqu'au dernier arbre, autrement dit respecter le choix opéré et les lois du pays. Descartes semble nous parler : "Lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables (3)."

Traduite dans les mots d’aujourd’hui, la méthode cartésienne permet de contenir le réel et le doute dans une conclusion provisoire, elle-même encadrée par un consensus entre pairs. Cet assemblage fournit l’authentique éclairage des Lumières. Les Lumières permettent de distinguer le réel et de le saisir, elles ne le noient pas dans leur propre puissance. Être éclairé, ce n’est pas être ébloui.

Or le texte publié sur le Net s’adresse à tous, sans cadre. Si ce document avait été réservé à des professionnels, par exemple des médecins de première ligne, il aurait peut-être pu éclairer le candidat vacciné, à travers le filtre de la connaissance du médecin. Mais ce n’est pas le cas.

Profondément politique

Parce qu’ils méconnaissent l’usage méthodique du doute, l’argumentation déployée sur le blog du virologue et surtout son mode de diffusion ne nous semblent pas scientifiques au sens moderne du terme. Par contre, contrairement à ce qui est affirmé, le propos soutient une position politique.

Mobiliser des universitaires pour la remise en question des mesures sanitaires va immanquablement alimenter un discours antiscientifique et générer une récupération politique : "Des scientifiques remettent en question la politique gouvernementale donc ils sont divisés et les consignes sont fausses." Or la division est le contraire du véritable fondement la démarche scientifique : le consensus. Le consensus bat comme un cœur entre une phase de discussion et une phase de rassemblement. Pour entrer dans ce mouvement, il faut acquérir des connaissances, souvent durant de longues études et être adoubé par et dans la communauté. Il est impossible que des adolescents puissent avoir accès à ce mouvement ni même qu’ils puissent être "éclairés scientifiquement", ni par la lettre qui les invite à se faire vacciner ni par les avis contraires. Autrement dit, ils se trouvent dans la situation des voyageurs de Descartes.

Un débat impossible ?

Mais alors, faut-il tout admettre sans débattre ? Comment trouver un lieu pour le débat ? Il ne s’agit pas ici de prétendre que les citoyens doivent se taire et renoncer à la démocratie. Non, il faut simplement remettre les pendules à l’heure de la crise et se souvenir du processus décisionnel actuellement en place dans nos sociétés.

Dans un premier temps, les scientifiques remettent des avis qui correspondent, à l’issue du consensus animé par le doute méthodique, à la meilleure approche possible du réel. Ils délimitent le plausible, en écartant le fantasme d’une certitude absolue et le gouffre du soupçon.

Dans un second temps, le gouvernement transforme le plausible en décision démocratique.

Ensuite vient le moment de l’évaluation des mesures, dans les enceintes parlementaires et dans les urnes, par les élus et par les citoyens, selon les règles en vigueur. Ici le débat trouve toute sa place et il sera animé par le doute et par, n’en doutons pas, le soupçon.

Revenons aux voyageurs de Descartes qui, eux, devaient avancer avec assurance, mais au hasard, puisque personne ne possède la carte de la forêt. Nous avons progressé depuis le Discours de la méthode. Aujourd'hui le choix de la direction de fuite ne relève plus du hasard mais est basé sur la meilleure connaissance disponible et sur le régime politique démocratique. Dans les circonstances sanitaires actuelles (l'épidémie a déjà tué au moins 4 millions de personnes dans le monde), une critique publique remettant en cause la direction de fuite - les mesures gouvernementales - émise par un scientifique ou pas, attaque, en fait, la légitimité de la science et/ou de la démocratie. Certains scientifiques semblent ne pas saisir ce double danger abyssal. Au contraire, en se soustrayant au consensus, et à défaut de cartographier la forêt cartésienne, ils instillent une confusion entre éclairage et éblouissement, doute et soupçon. "Ça s'arrête là !" Mais n'est-ce pas déjà beaucoup trop loin ?

>>> (1) https://covidrationnel.be/2021/06/26/considerations-sur-la-vaccination-anti-covid-des-enfants-et-des-adolescents

>>> (2) https://bernardrentier.wordpress.com/2021/06/27/pourquoi-il-est-imprudent-denvisager-la-vaccination-contre-la-covid-19-pour-les-enfants-et-les-adolescents

>>> (3) Descartes, "Discours de la méthode", Garnier Flammarion, 1966, p. 53.

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