Le malaise démocratique français : pourquoi les manifestations anti-passe ont un bel avenir

En France, les confrontations répétitives, accompagnées d'appels à l'insurrection, des "gilets jaunes" hier et aujourd'hui des partisans du refus du pass sanitaire témoignent du fait qu’un modèle de gouvernance, très ancré dans l’histoire du pays, devient progressivement obsolète.

Le malaise démocratique français : pourquoi les manifestations anti-passe ont un bel avenir
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Contribution externe

Un texte de Jean De Munck, philosophe, sociologue, professeur ordinaire à l'Université catholique de Louvain.

Depuis le 17 juillet, des milliers de manifestants manifestent chaque samedi dans les villes de France, mêlant le refus du passe sanitaire à des appels à l’insurrection. Dans les pharmacies ou les vaccinodromes, on observe une inquiétante montée des comportements agressifs. Malgré la différence de son objet, la contestation des "gilets jaunes" a présenté, il y a deux ans, des caractéristiques assez similaires. Ces confrontations répétitives témoignent du fait qu’un modèle de gouvernance, très ancré dans l’histoire du pays, devient progressivement obsolète.

La solitude de l’Elysée

Premier facteur de la confrontation : la stratégie présidentielle. Avec la victoire d’Emmanuel Macron, s’offrait en 2017 une réelle possibilité de restructuration du paysage politique français. L’opportunité n’a pas été saisie. Au lieu de construire un parti politique solide, soutien d’une action d’envergure, le président n’a jamais renoncé à sa posture de sauveur solitaire. Grand modèle, le Général De Gaulle lui-même n’agissait pas de la sorte. Il avait pris soin de construire un puissant parti, composé de personnalités rayonnantes, ancrées dans les territoires, ou porteuses de légitimités historiques. On chercherait en vain, dans la galaxie Macron, un Chaban-Delmas ou un Malraux : aucune étoile ne peut y faire concurrence au soleil. Quant au groupe parlementaire de La République en Marche, plein de jeunes talents, il a été réduit à une phalange de légionnaires obéissants.

De leur côté, les syndicats, les associations, les corps intermédiaires, sont allègrement enjambés par une présidence qui se prétend experte en toute chose. Gouverner une démocratie au XXIe siècle, c’est fabriquer du consensus dans un monde hétérogène. Cela suppose une écoute et une coordination permanente avec la société civile. Tocqueville s’inquiétait déjà, au XIXe siècle, de la déqualification des corps intermédiaires par le jacobinisme. L’histoire ne semble pas avoir de prise sur ce tropisme français.

Les choses n’avaient pourtant pas mal commencé. Emmanuel Macron avait promis "un pacte girondin" pour décentraliser. Il s’engageait à suivre les décisions d’une convention citoyenne sur le climat. Sur ces deux points, il a mangé sa parole. Les résultats du "grand débat", lancé en urgence en 2019, sont restés dans des cartons. Le macronisme ressemble à présent à un exotique mélange de bonapartisme et de technocratie. Faute de relais sociétaux, ses décisions ne sont ni comprises, ni acceptées.

Des institutions qui divisent au lieu d’unifier

Mais il n’y a pas que la stratégie du président qui explique le malaise démocratique français. Plus fondamentalement, celui-ci découle de la logique de la Ve République.

Le présidentialisme est-il compatible avec la démocratie ? Élu directement, le président dispose d’une légitimité qui lui permet de minorer les autres corps de l’État, pourtant tout aussi légitimes. Du coup, l’élection présidentielle prend une importance démesurée. Sarkozy, Hollande, Macron, tous sont atteints de cette maladie infantile de la démocratie française, qui rejoue sans cesse le même cycle maniaco-dépressif de l’exaltation et de la destitution d’un homme providentiel.

En second lieu, sur le plan parlementaire, le mode de scrutin majoritaire ne favorise ni l'émergence de nouveaux représentants, ni la formation de coalitions innovantes. Les insiders détiennent les clefs de l'Etat ; les outsiders en sont réduits à manifester tous les week-ends devant les portes fermées de bâtiments publics vides. Rigidité des alliances entre élites, obstacles innombrables aux sensibilités nouvelles, binarisation forcée de la vie politique : de nombreux Français se sentent durablement exclus du gouvernement de leur société.

Loin de fluidifier la société, ces institutions creusent un fossé entre gouvernants et gouvernés. Elles ont pu avoir une utilité historique il y a 60 ans, dans une société encore industrielle en butte à une décolonisation difficile. À l’heure d’Internet, alors que s’expriment partout des demandes de démocratie participative, elles sont devenues obsolètes.

La colère de la rue

Faut-il, de ces graves difficultés du système politique français, conclure à une légitimité des manifestations « anti-vax » et « anti-passe » qui aujourd’hui traversent la France ? Elles constituent au contraire des facteurs d’aggravation de la crise.

On peut distinguer deux composantes idéologiques, de gauche et de droite, dans ces manifestations.

La gauche française s’est rendue très perméable, au cours des 25 dernières années, à un discours qui ne s’affiche jamais comme "libertarien", mais pourtant l’est dans ses conséquences. Il s’agit du discours de dénonciation de la "société du contrôle" et du soi-disant "bio-pouvoir". Inspiré de Michel Foucault, ce discours est fondamentalement hostile aux Lumières. Derrière les bonnes intentions de la science, et surtout de la médecine, se dissimulerait selon lui une vaste entreprise de maîtrise des individus. On trouve, dans des manifestations anti-vax et anti-passe, une frange de gauche orientée par cette idéologie peu soucieuse de rationalité.

De son côté, la droite française a toujours compté une forte composante individualiste. Elle s’insurge contre toute restriction des libertés individuelles, notamment de propriété. Ce libéralisme constitue le fonds de commerce de ce que René Rémond appelait la "droite orléaniste", qu’il distinguait de la droite bonapartiste (celle de Sarkozy) et conservatrice (celle de Fillon). Cette droite-là a cru se reconnaître dans Emmanuel Macron en 2017. Quatre ans plus tard, elle ne soutient plus ce président qui glisse dangereusement sur la pente du bonapartisme.

Parce qu’elles mêlent des groupes de gauche et de droite dans une hostilité de principe à la contrainte collective, les manifestations anti-passe et anti-vax ont un bel avenir devant elles. Mais leur credo hyper-individualiste n’offre aucun remède à la crise de la relation gouvernants/gouvernés. Comme toutes les démocraties d’Europe, la France se trouve au pied du mur : elle doit réinventer des formes d’inclusion politique très nouvelles pour faire face au changement. La confrontation stérile d’un pouvoir trop vertical et d’une rue en colère montre que les forces politiques et culturelles n’ont pas encore pris la mesure du problème.

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